Carnet - Sous des allures périphériques

Près du centre, loin du bruit. Un titre qui décrit bien l'attitude de Robert Lévesque dans le milieu des lettres et des médias depuis quelques années. Près du centre, que ce soit à la SRC ou, à la rigueur, dans les pages d'Elle ou d'Ici, mais loin du tapage, c'est-à-dire en résistance continue aux lieux communs et à l'euphorie perpétuelle qui servent si bien le marketing du livre et de l'art.

Contrairement à ses recueils publiés chez Boréal, ce livre tout mince ne reprend pas des chroniques déjà parues. Il s'agit plutôt d'un authentique carnet où sont consignés quelques textes rédigés lors d'un voyage en France et partageant, malgré l'absence de toute contrainte, une unité de ton et de style qui renvoie à l'acte même d'exister. Une déambulation tout à fait montaignienne et qui représente bien la liberté de l'essai, ce pourquoi notre as-carnettiste justifie à lui seul le nom de la collection, «Lettres libres», où apparurent avant lui Pierre Vadeboncoeur et Pierre Mertens.

Érudit, aristo ou libertaire selon les paragraphes, Lévesque parcourt aussi bien Paris, Marseille et Avignon que le théâtre, la peinture et la poésie. Le ton est amical, alors que l'entrée du carnet coïncide avec le fameux sexe féminin peint par Gustave Courbet: «Laissez-moi vous poster là, un instant, devant un tableau singulier [...]» Mené par des pincettes expertes — à peine visibles dans le retour des allitérations —, le lecteur aura ensuite droit à une leçon condensée sur la modernité, de Courbet à Bataille, en passant par Oscar Wilde, Artaud, etc., avant d'entamer avec Lévesque une singulière balade en Avignon, où un chat de gouttière sera le principal interlocuteur. En entrelacs et boucles souples, la prose fait ici fleurir l'idée sans peine, sans artifice, fût-il question du «grand drame de l'errance, de l'errance en ce qu'elle peut être conscience circulaire d'un lieu inaccessible... »

Il serait vain de trop citer ce carnet, qui va d'un style blanc, murmuré, presque proustien. «Un été loin du Québec, c'est toujours ça», laisse tout de même échapper notre serviable narrateur qui, sauf en de rares endroits, se montre étonnamment apaisé. Et peut-être devrait-il s'exiler davantage, puisqu'on ne l'a jamais senti aussi proche de nous que dans cette absence.

S'il paraît s'associer aux périphériques, aux chamans et aux centrifuges loués par Pascal Quignard, Lévesque n'est pas le solitaire parfait auquel son attitude lui fait parfois prétendre. Et tant mieux, si cela peut permettre à ce zarathoustrien personnage de descendre périodiquement de sa montagne, le temps d'un carnet ou d'un commentaire de lecture.