Un Fellini florentin

Le genre s’inspire souvent d’une ville, comme ici avec Florence.
Photo: Kiril Stanchev Getty Images Le genre s’inspire souvent d’une ville, comme ici avec Florence.

C’est devenu une habitude ; le moindre commissaire ou inspecteur de police se voit carrément planté, définitivement semble-t-il, au milieu d’une ville. On imagine difficilement Wallander ailleurs qu’à Ystad, Harry Bosch qu’à Los Angeles, Brunetti qu’à Venise, Harry Hole qu’à Oslo, et tous les autres qu’on ne peut plus penser hors du territoire qui les définit tout autant qu’ils le définissent. C’est d’ailleurs le principal intérêt des enquêtes qu’ils mènent, puisqu’ils nous dévoilent des contextes sociopolitiques dans lesquels on ne plongerait pas toujours sans eux.

Voici qu’on nous propose une enquête du commissaire Bordelli (!) qui se retrouve, lui, à Florence. Attention toutefois : la version originale italienne de cette irrésistible histoire racontant le meurtre d’une vieille dame a été publiée en 2002. Personne ici ne prend donc un train en marche pour suivre une mode ou se plier aux exigences d’un marché en pleine croissance…

Meurtre déguisé

 

Bien au contraire, on aura le plaisir de découvrir, avec cette enquête, une voix complètement originale aux allures felliniennes, une voix qu’on n’oubliera pas de sitôt. Aussi réels qu’improbables, se profilent ici un inventeur qui discute avec les rats, un ancien prisonnier s’improvisant chef cuisinier et toute une galerie de personnages plus hallucinants les uns que les autres, orbitant autour d’un policier humaniste.

Nous sommes à Florence donc, en pleine canicule, au beau milieu de l’été 1963, et la richissime Madame Pedretti-Strassen est trouvée morte dans son palais pas vraiment modeste du quartier Montemezzo. Le commissaire Bordelli arrive en pleine nuit sur les lieux du crime.

On aura eu l’occasion de saisir préalablement l’essentiel du personnage en quelques pages. Ancien résistant très actif — au point de revivre constamment des épisodes de la dernière guerre —, anticonformiste et célibataire, Bordelli ne fait pas dans la dentelle. Par contre, il connaît bien les vers d’Ungaretti, les peintres italiens du XIXe et du XXe siècles, la bonne chère, les plaisirs de la conversation et le bon vin ; bref, c’est un homme vif à l’esprit ouvert. Un juste. Avec l’aide de son ami médecin légiste Diotivede, qui le rejoint vite chez la vieille dame, Bordelli comprend rapidement qu’on a voulu déguiser un crime en mort naturelle.

Les suspects ne sont pas nombreux ; on devine même avec le commissaire que les neveux de Pedretti-Strassen sont probablement les auteurs du meurtre déguisé. Au-delà de leurs discours maniérés et de leur fausseté, leur alibi est tellement « nickel » qu’il en est suspect. Mais là n’est pourtant pas le principal attrait de ce roman, dont le dénouement, raffiné, fait penser aux meilleures histoires d’Agatha Christie. C’est dans les personnages plutôt et dans la description de la vie de tous les jours dans l’Italie de l’après-guerre que réside l’intérêt de cette histoire.

On tombera sous le charme de ces hommes sans fard et sans détour qui se laissent porter par leur imagination tout autant que par leurs délires. Deux scènes en particulier sont irrésistibles : celle du cousin de Bordelli dévoré par la passion de la chair et celle du grand repas réunissant tous les amis du commissaire. Dans des moments comme ceux-là, on a l’impression que Fellini tourne la scène caché derrière la porte du placard de la cuisine. Une trouvaille.

Vivement d’autres livres de ce Marco Vichi !

Le commissaire Bordelli

Marco Vichi, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, éditions Philippe Rey, Paris, 2015, 232 pages



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