La machine Camille Bouchard

Le romancier Camille Bouchard est un phénomène, une impressionnante machine littéraire, un stakhanoviste de l’écriture. Il publie, ces jours-ci, non pas un ni deux, mais bien trois romans, tous bons, pour des publics différents ! Il maintient d’ailleurs ce renversant rythme de production depuis quelques années.

Son gros morceau, cette saison, est certainement Cartel, un roman composé de cinq nouvelles liées entre elles et centrées sur l’univers hyperviolent des narcotrafiquants mexicains. Après deux romans pour ados consacrés à dépeindre ce sordide univers (Les chiens entre eux, en 2014, et Les forces du désordre, en 2015, tous deux chez Québec Amérique), Bouchard, qui a l’habitude de passer ses hivers au Mexique, livre un solide et percutant roman choral pour adultes, qui se permet un exercice de style en modulant la narration (au « tu », au « vous », au « je », au « nous » et aux « il[s]/elle[s] ») d’un chapitre à l’autre.

On suit d’abord Alej, homme de main d’un puissant narco, mandaté pour éliminer froidement quatre innocentes infirmières qui ont eu le malheur de peut-être avoir vu, à l’hôpital, le visage refait d’un caïd en cavale. On accompagne ensuite don Juan, un vieux criminel sur le retour, qui hérite de la sale besogne de protéger les enfants menacés de mort de son chef.

La troisième voix du roman est celle d’Agustín, un petit passeur de drogue qui se retrouve obligé de collaborer à la fuite conjugale de la femme d’un narco. Les candides jumelles Inès et Clementina, enfermées dans un appartement de New York, ont pour mission de compter l’argent sale du crime. Plus carnavalesque, le dernier personnage vedette de ce roman est un écrivain jeunesse québécois libidineux, en voyage au Mexique, qui tombe dans un piège tendu par un narco en succombant aux avances d’une adolescente. Ça finira mal.

Tension permanente

Tout, d’ailleurs, finit mal, ne peut que mal finir dans ce monde où le moindre conflit se règle à coups de balles dans la tête. Bouchard, dont l’imagination est débordante, rend avec art l’atmosphère de tension permanente qui règne dans cette jungle, dominée par des psychopathes. Ses personnages jettent le trouble dans la conscience du lecteur parce qu’ils sont à la fois des coupables, c’est-à-dire de détestables criminels, et des victimes. Ils ont, malgré la misère, l’ignorance et la bêtise qui les accablent et les mènent à faire du pire l’ordinaire de leur vie, un soupçon de vulnérabilité, d’humanité. Avec ce Cartel qui fait frémir, Bouchard signe un roman fort et bouleversant.

Roman pour ados, Ovni ! (Soulières, 2015) est d’une tout autre nature. Dans les années 1960, sur la Côte-Nord, région d’origine du romancier, des gens prétendent avoir vu des soucoupes volantes en forêt. De jeunes ados, intrigués, décident d’organiser une expédition, en compagnie de deux adultes, pour aller vérifier l’affaire. Or, croyez-le ou non, des soucoupes se pointeront, et leur équipage capturera certains des membres de l’expédition. Presque 50 ans plus tard, un des ados ayant échappé à ces ovnis raconte l’abracadabrante histoire. C’est fou, mais on se laisse prendre par l’inventivité souriante du romancier.

Dans Ce jour-là, à 7 h 22, premier tome de la série Les atypiques (Québec Amérique, 2015), conçue pour les préados, de jeunes joueurs de soccer doivent sauter par-dessus un mur de pierres pour aller récupérer un ballon perdu. Or, derrière ce mur se trouve la cour d’un centre pour malades mentaux. Terrorisés à l’idée de croiser des fous, deux des enfants, sous les ordres de leur entraîneur, foncent. Leur peur, rapidement, se transforme en curiosité, au contact des personnages fantasques qui les accueillent, et, enfin, en fraternité, car, au fond, qui n’est pas, d’une certaine façon, un peu atypique ? Le charme du romancier, encore une fois, opère.

Cartel

Camille Bouchard, Alire, Lévis, 2015, 278 pages