Martine Delvaux: la tache originelle

«Blanc dehors» est le quatrième roman de Martine Delvaux, aussi essayiste.
Photo: Toma Iczkovits «Blanc dehors» est le quatrième roman de Martine Delvaux, aussi essayiste.

Une femme de 45 ans cherche à briser le silence qui enveloppe sa propre naissance, coincée « entre l’indifférence, le chagrin, la honte et la rage ». Un exercice introspectif et existentiel, attentif à une écriture en train de se faire, tout en points d’interrogation.

En sondant les silences familiaux, entre le puzzle et le lamento, elle tente ainsi sous nos yeux de reconstituer son histoire. Elle est née d’une mère adolescente en 1968, fruit accidentel d’une union fugace avec un étranger — un Néerlandais ? — qui s’est instantanément volatilisé. Pour la narratrice, une écrivaine « née quelque part entre Duplessis et Morgentaler », enfant du vent et de la honte, aucun livre n’aura jamais été aussi difficile à écrire.

« Ma vie est un polar sans meurtres, sans détectives et sans victimes, un film mal casté et mal monté, un récit sans rien et sans fin. Ce n’est pas un récit d’enfance, c’est l’histoire de ce qui manque. » Car « écrire est un crime bien plus grave que parler, parce qu’écrire c’est graver… »

 

Blanc, rose, vert

C’est la question qui est au coeur de Blanc dehors, quatrième roman de Martine Delvaux, elle-même née, tout comme sa protagoniste, un jour de 1968 à Québec. Roman ? Le terme apparaît un rien abusif, résultat d’une mauvaise habitude éditoriale qui fait assimiler sans nuances roman et fiction.

Récit d’abord limpide et touchant, avant de devenir dirait-on de plus en plus cérébral, voire alambiqué, Blanc dehors emprunte certaines voies déjà explorées par Martine Delvaux. L’écrivaine avait sondé l’âme d’une fillette confrontée à l’absence de son père dans Rose amer (Héliotrope, 2009), après avoir abordé l’enfance qui remonte à la gorge dans C’est quand le bonheur ? (Héliotrope, 2007).

Ayant épuisé tous les recours de la raison, refusant d’être une fille sans père et sans histoire, il ne reste plus qu’à la narratrice de Blanc dehors à inventer. Remplir les blancs. « Il est parti pour que j’écrive », finira-t-elle par se dire. C’est la tache originelle. Un grand feu vert, le motif de l’écriture. Un trou de mémoire que toute une vie ne suffira jamais à combler.

Et seul l’usage de la fiction, comme un ultime recours qui oscille entre la sentence et la libération, saura dès lors donner forme à ce qui n’existe pas.

Je tourne autour de ce livre de la même façon que j’ai tourné toute ma vie autour de cette histoire racontée encore et encore, et chaque fois en me taisant, en reprenant les mêmes mots, les mêmes phrases, atones, en me frappant au mur du peu de choses à dire, et pire encore, aux mots absents, disparus, transparents, interdits.

Blanc dehors

Martine Delvaux, Héliotrope, Montréal, 2015, 190 pages