Les soleils noirs de Louise Bouchard

Dans la mythologie grecque, Phaéton est mort d’avoir mal conduit le char du dieu Soleil, son père. Dans Personne et le soleil, l’auteure s’approche de la lumière, mue par l’obscur désir d’éclairer le sens même de la mort. Là s’amorce un dialogue entre les mondes ancien et présent, s’ouvre une enquête captivante autour du vivant précaire. Écrite dans une langue qu’on pourrait qualifier de noble, cette poésie ne renonce jamais à une immense culture.

Mais l’obscurité est proche, tout de même ; quand on approche du point froid de l’univers, le risque d’y sombrer est toujours imminent. Heureusement, il y a, tout près, Constance Chlore ou la Princesse au petit pois, Auguste, Tibère ou Ptolémée, tout mérite à qui ne sait plus où elle est, qui questionne : « Quelqu’un boit la nuit d’encre / Où sont les soleils /Les neiges / Où creuser ? » Confrontée à l’image d’Icare attiré par le soleil au risque d’être incendié, à celle d’Orphée qui cherche, au risque de la perdre, l’âme d’Eurydice aux Enfers, à celle d’Ariane qui permet à Thésée de ressortir du labyrinthe, la poète fait face au noir de la terre et du meurtre, à l’insoluble fatalité de la terreur : « Sans autre passion que l’angoisse / Avec ce pitoyable effort / tenir. » Tenir parole, tenir le fort, tenir bon. Cap au pire, peut-être, dirait Beckett. Tenir la barre : « Il faut s’outrepasser. »

 

Petite flamme

Cette poésie s’écrit dans le manque d’air, la peur de l’étouffement. Pour Louise Bouchard, la parole poétique convoque la survie même de l’être humain. C’est une bouée pour que se contracte l’angoisse, pour que se donne à voir le possible envoûtement de l’avenir, contre toute attente, ou à cause de ce qui sourd derrière le malheur.

Mais elle persiste, et résiste, et veut que sa langue tienne parole. Après l’obstination restera à la poète le témoignage gravé dans l’âme de l’être qui fut aimé. Elle dira n’avoir plus en elle que : « Des langues / Du monde apaisé / Au prix de l’immense effort / De l’amour / Qui nous est resté de toi. » Il faut lire ses dialogues intitulés Parle de l’amour avec moi, vérité pour se convaincre de ce tremblement inquiet qui la projette tantôt dans le souvenir le moindrement heureux, tantôt dans les abîmes qui ouvrent des étangs glauques.

Il faut reconnaître cette part d’acharnement à la lucidité chez Louise Bouchard, et une non moins grande volonté de maintenir la si petite flamme qui éclaire encore le vivant. On croit parfois cette parole au bord de s’éteindre. Et voici qu’il s’agit de « Se faire un chemin jusqu’aux simples mortels. » Et voici qu’il s’agit de renouer avec l’absent, le toujours essentiel être aimé mais disparu qui vient porter au coeur le rouge émoi, le sang précieux. Il ne faut pas se laisser berner par le chant mortel, car, quand « Quelqu’un boit la douleur / Ce n’est pas bon. »

Recueil difficile, évidemment. Mais il faut y être attentif aux moindres éclats percutant l’histoire et les oeuvres portées, le moindre souffle de la survie pour accompagner Louise Bouchard dans cette parole aiguë qui tremble au-dessus d’un désespoir contenu, pour que se poursuive « l’amour du vivant ».

Personne et le soleil

Louise Bouchard, Les Herbes rouges, Montréal, 2015, 76 pages

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