Daniel Grenier: la conquête de l’Amérique

Les replis de la littérature américaine n’ont plus de secrets pour l’auteur Daniel Grenier.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les replis de la littérature américaine n’ont plus de secrets pour l’auteur Daniel Grenier.

De Chattanooga à Sainte-Anne-des-Monts, de Montréal à Philadelphie et New York, de la Conquête anglaise jusqu’à la guerre civile américaine en passant par la rébellion des Patriotes, L’année la plus longue, le premier roman de Daniel Grenier, prend l’Amérique du Nord à bras-le-corps.

Obsédé par l’un de ses ancêtres, Albert Langlois débarque au début des années 1980 dans une petite ville du fond du Tennessee sur les traces d’un certain Aimé, alias William Van Ness, alias Kenneth B. Simons. Une sorte de fantôme fuyant qui serait né le 29 février 1760 à Québec, atteint d’un mystérieux « ralentissement métabolique », leaper qui ne prend qu’une année tous les quatre ans, l’homme aurait à la fois 56 ans et 226 ans.

Contrebandier d’alcool durant la prohibition, soldat, inventeur, rentier ou amoureux transi, il verra passer trois fois la comète de Halley, foulera les champs de bataille et connaîtra une longue vie faite « de digressions et d’épisodes tronqués ».

Un roman ambitieux, une épopée à l’écriture dense et maîtrisée, à la fois large et intime, faite d’action et de fine psychologie. Un tour de force qui nous fait traverser les époques et les frontières et n’hésite pas à flirter avec le fantastique.

L’homme bissextil

« Je suis un écrivain de premières phrases, reconnaît en riant Daniel Grenier, rencontré chez lui à Québec. J’écris une phrase, et puis ça déboule. » En écrivant la première phrase de ce gros roman (« Trois années sur quatre, Thomas Langlois n’existait pas. »), il ne pouvait qu’en faire une histoire qui tournerait autour du 29 février.

« Mais il y a aussi toute cette idée, fondatrice dans l’imaginaire du roman, qui est de jouer avec ce que j’appelle le principe d’influence. Il n’y a pas d’écrivain dans le livre, pas de commentaire sur la littérature de façon explicite. Mais il y a un commentaire sur l’art du roman qui est un peu partout dans le livre. »

Ainsi, confie-t-il, l’écrivain américain Stephen Crane est en quelque sorte le point de départ du roman. Auteur en 1895 de La Conquête du courage (The Red Badge of Courage), un roman sur la guerre civile américaine vue à travers les yeux d’un jeune soldat, Crane, mort de la tuberculose à 28 ans, est aujourd’hui reconnu comme l’un des écrivains les plus novateurs de sa génération, dont l’influence a été notamment déterminante pour Ernest Hemingway.

« J’ai eu l’idée d’un personnage qui deviendrait lui-même, de façon un peu retorse, l’influence d’un écrivain qui m’a influencé profondément dans ma démarche de lecteur et d’écrivain. Quand je lis La conquête du courage, moi, ça me parle beaucoup », reconnaît Daniel Grenier, qui a ainsi eu l’idée de créer un personnage qui viendrait donner à Crane la matière de son livre. Une façon de payer ses dettes de lecteur et de faire tourner la grande roue de la littérature.

Mourir n’est pas américain

Né à Brossard en 1980, diplômé de l’Université du Québec à Montréal, Daniel Grenier a fait sa maîtrise sur le mythe du « grand roman américain » avant de consacrer son doctorat aux figures du romancier dans la fiction américaine des XIXe et XXe siècles. Si L’année la plus longue est son premier roman, on en voyait déjà les germes dans certaines des nouvelles de Malgré tout on rit à Saint-Henri (Le Quartanier, 2012), un fort recueil déjà plein d’errances urbaines ou américaines.

Il a quitté le quartier un peu excentré de l’ouest de Montréal où il habitait, la source d’inspiration de ses premières nouvelles, pour s’installer il y a deux ans au coeur de Québec, un îlot de calme où l’écrivain a vite tissé son nid. Depuis son appartement du quartier Saint-Jean-Baptiste, tandis qu’il ouvre une autre fois la porte à la féline Gertrude (« Gertrude Stein… On est littéraires ou on ne l’est pas ! »), on peut apercevoir un bout des Laurentides et le nouvel amphithéâtre Vidéotron, bubon luisant de fierté locale qui fait tache dans le panorama de la Basse-Ville.

On l’aura compris, les replis de la littérature américaine n’ont plus de secrets pour Daniel Grenier, également traducteur (Douce détresse d’Anna Leventhal, Marchand de feuilles, 2015) qui n’hésite pas à se décrire avant tout comme un lecteur boulimique et passionné.

L’année la plus longue s’ouvre sur une phrase bien choisie de Pierre Yergeau : « Moi, évidemment, je ne pense pas mourir. Ce n’est pas américain. » Qu’est-ce qui est américain, alors ?

« En fait, il n’y a rien qui ne soit pas à la portée de l’Amérique, précise Daniel Grenier. C’est un peu l’idée. Et c’est vrai depuis les tout premiers débuts du mythe américain, depuis la façon dont on a abordé le continent quand on est arrivés — en particulier aux États-Unis. L’imaginaire américain est complètement basé sur l’exceptionnalisme. Et ce qui est intéressant, ce n’est pas de savoir si c’est vrai ou non, mais de comprendre que les gens — étrangement — continuent à y croire. »

C’est ce qui le fascine avec le mythe américain : « Il semble être irréductible et, en même temps, il est tellement bien fait dans son côté ratoureux qu’il inclut aussi sa propre négation. Et à partir du moment où tu essaies de sortir du système, tu risques de devenir le héros de ce même système. C’est le principe même du hors-la-loi, qui fait que des gens comme Malcolm X, par exemple, sont aussitôt récupérés… » Un sys

Faire flèche de tout bois

« Ce que l’on croit être un livre n’est la plupart du temps qu’une partie d’un autre livre plus vaste auquel plusieurs auteurs ont collaboré sans le savoir », dit Jack Waterman dans le Volkswagen Blues (Babel, 1984) de Jacques Poulin. Chez Daniel Grenier, comme de fait, les collaborations foisonnent.

En plus de l’hommage à Stephen Crane ou du clin d’oeil au Benjamin Button de Francis Scott Fitzgerald, L’année la plus longue cannibalise à sa manière la littérature et le cinéma, reprenant à son compte une légende enfouie dans L’influence d’un livre (BQ) de Philippe Aubert de Gaspé fils, empruntant l’aléthiomètre de Philip Pullman dans À la croisée des mondes (Gallimard, 1998-2001), imaginant une conversation entre Aimé et Buster Keaton à Palm Springs en 1925, qui viendra plus tard nourrir Le mécano de la « General ». Ou faire revivre, le temps d’un caméo, un personnage créé par Catherine Leroux. De la même manière que des fusils volés aux Indiens cherokees peuvent se retrouver plus tard aux mains des patriotes de 1837.

Passionné par son sujet, l’écrivain fait flèche de tout bois. Même si ces références cryptées de geek littéraire pourront aussi très bien passer inaperçues. Et sans jamais que le plaisir de la lecture en soit alourdi ou diminué. Une simple couche de plus pour le lecteur qui aurait envie de gratter.

« Il serait absurde de résumer mon roman à l’art du remix, croit Daniel Grenier, mais en tant qu’écrivain, ça me fascine et ça me stimule de le faire. Se mettre en scène en tant que personne ou en tant que lecteur, c’est pour moi un peu la même chose. Au bout du compte, le livre parle toujours de toi. De tes passions et de tes obsessions de lecteur. »

La beauté de la comète le faisait réfléchir, son trajet méticuleux, l’absence d’improvisation de sa course, alors que sa vie à lui avait été faite de digressions et d’épisodes tronqués, presque impossibles à juxtaposer correctement pour en soutirer un sens, une trajectoire, ou même une signification.

L’année la plus longue

Daniel Grenier, Le Quartanier, Montréal, 2015, 432 pages