Un tour du monde

Christian Desmeules Collaboration spéciale
L’écrivaine nobélisée Toni Morrison revient avec «Délivrances».
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse L’écrivaine nobélisée Toni Morrison revient avec «Délivrances».

Parmi la multitude de titres venus de l’étranger, entre les habitués et les nouveaux venus, la rentrée étrangère s’inscrit encore sous le signe d’une grande diversité — même si les littératures asiatique et africaine y font pâle figure.

À commencer par une traduction du livre culte de David Foster Wallace, L’infinie comédie (L’Olivier), une brique de 1488 pages parue en 1996 à laquelle les lecteurs francophones auront enfin droit. L’écrivain américain, qui s’est suicidé en 2008 à l’âge de 46 ans, imagine, dans un futur proche, un monde dominé par le spectacle et les loisirs ad nauseam où le Canada, les États-Unis et le Mexique ont fusionné en une seule fédération. Un groupe de séparatistes québécois (!) y convoite une vidéo clandestine créée au sein d’une famille d’excentriques géniaux. Une vidéo qui suscite chez ceux qui la regardent une dépendance mortelle.

Explorant une fois encore la veine des conflits culturels et raciaux de notre époque, l’écrivaine afro-américaine nobélisée Toni Morrison revient avec Délivrances (Christian Bourgois), roman sur le racisme, le mensonge et la justice, alors que Dinaw Mengestu campe quant à lui dans Tous nos noms (Albin Michel) une histoire d’exil et de culpabilité entre l’Ouganda et les États-Unis des années 1970. Aussi : Le livre des choses étranges et nouvelles (L’Olivier), de Michel Faber (La rose pourpre et le lys), où, confrontée aux catastrophes écologiques, l’humanité part coloniser de lointaines galaxies.

Holocauste et trahisons

Quelques vieux routiers du roman seront au rendez-vous de l’automne, comme Jim Harrison avec Péchés capitaux (Flammarion), une suite au faux roman policier Grand Maître, ou Richard Ford avec En toute franchise (L’Olivier), qui nous ramène son héros Frank Bascombe (Un week-end dans le Michigan, Indépendance, L’état des lieux) à l’heure du bilan de vie tandis que frappe l’ouragan Sandy. William Boyd imagine la traversée du XXe siècle d’une photographe anglaise dans Les vies multiples d’Amory Clay (Seuil), alors que Marisha Pessl (La physique des catastrophes, 2007) revient pour sa part avec Intérieur nuit (Gallimard), un gros roman qui joue avec les codes de l’enquête journalistique, du thriller et du roman noir.

Dans La zone d’intérêt (Calmann-Lévy), Martin Amis aborde Auschwitz et la question de l’Holocauste au moyen d’une satire grinçante qui ne semble pas plaire à tout le monde : le 14e roman de l’écrivain britannique a été refusé par ses éditeurs habituels en France comme en Allemagne. Un peu sur le même thème, Javier Cercas continue d’explorer le passé trouble de l’Espagne dans L’imposteur (Actes Sud), un roman inspiré de l’histoire réelle d’un homme qui a fabulé au sujet de son expérience des camps nazis. Avec Les dénonciateurs (Seuil), on verra que le Colombien Juan Gabriel Vásquez explorait déjà dans son premier roman les pages les plus sombres de l’histoire de son pays, sur fond de justice et de culpabilité.

L’Espagnol Mario Cuenca Sandoval, lui, nous propose avec Les hémisphères (Seuil) un 3e roman ambitieux et déjanté sur fond de triangle amoureux, alors qu’avec La modestie (Christian Bourgois), le malade de littérature qu’est Enrique Vila-Matas s’amène avec un recueil de nouvelles et de textes courts. Avec Un cheval entre dans un bar (Seuil), David Grossman explore la trajectoire d’un humoriste israélien confronté aux fantômes de son passé.

Restons en eaux troubles avec le Suisse Martin Suter, qui nous propose avec Montecristo (Christian Bourgois) une plongée dans le gouffre du système bancaire suisse et ses ramifications mondiales.

Des écrivains venus du Nord

Il faudra aussi surveiller de près l’Islandais Eiríkur Örn Norddahl, qui signe avec Illska (Métailié) un premier roman colossal et fou sur fond d’histoire d’amour, d’Holocauste et des mouvements d’extrême droite en Europe du Nord. Son compatriote Jón Kalman Stefánsson, auteur de la puissante trilogie Entre ciel et terre, nous revient avec D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard), où s’entremêlent trois époques et trois générations qui condensent un siècle d’histoire islandaise.

L’automne nous apportera aussi la traduction du premier roman du Serbe Goran Petrovic au titre envoûtant, Atlas des reflets célestes (Notabilia), que son éditeur considère comme un « manifeste de sa poétique personnelle ». Alors qu’avec Soupe de cheval (L’Olivier), le Russe Vladimir Sorokine nous tracera à sa façon, de l’Union soviétique de 1980 à la Russie d’aujourd’hui, le portrait d’une société capitaliste gangrenée par la mafia.

Humeurs insolubles (Seuil) se veut un roman court et intimiste de Paolo Giordano, l’auteur de La solitude des nombres premiers, tandis que dans Où étiez-vous tous (Belfond), Paolo Di Paolo semble avoir voulu comprimer toute la vacuité politique italienne des années Berlusconi.

À surveiller aussi : Sable mouvant : fragments de ma vie (Seuil), une sorte de « journal de bord » tenu par le romancier suédois Henning Mankell au cours de son traitement contre un cancer l’année dernière. Sans oublier Et ne reste que des cendres (Phébus), où la romancière turque Oya Baydar fait revivre l’histoire de la Turquie depuis les années 1970 — alors qu’elle a elle-même été emprisonnée durant deux ans —, sur fond de dictatures militaires, de tortures et de l’énergie d’une jeunesse engagée sans compromis pour la liberté.

Bonnes lectures !