La surenchère du vrai et du possible

Guylaine Massoutre Collaboration spéciale
Delphine de Vigan
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Delphine de Vigan

Pierre Michon fait sien l’argument de Borges : « L’univers, que d’autres appellent la Bibliothèque… Le voici : le roman, que d’autres appellent les Vies… » Il répond ainsi au fumeur de pipe qui, dans une librairie, bouscule l’auteur sur son livre : est-ce une invention de vie ou une posture farfelue ? Cette passion biographique, Alexandre Gefen la décrit dans Inventer une vie.La fabrique littéraire de l’individu (Les Impressions nouvelles, 2015), qui chapeaute bien la rentrée.

Outrepassant les genres, ils seront favoris aux prix, les Atiq Rahimi, Christine Angot, Alain Mabanckou, Carole Martinez, Yasmina Khadra, Delphine de Vigan, Sorj Chalandon, Jean Hatzfeld, Bernard Chambaz, Simon Liberati, Amélie Nothomb et Mathias Enard.

Parmi 30 romans français, 800 lecteurs et libraires de la FNAC ont retenu cinq finalistes : Laurent Binet avec La septième fonction du langage (Grasset), Sorj Chalandon avec Profession du père (Grasset), Thomas B. Reverdy avec Il était une ville (Flammarion), Alexandre Seurat avec La maladroite (Le Rouergue) et Delphine de Vigan avec D’après une histoire vraie (JC Lattès).

Outsiders ? Pigez parmi le Suisse Joël Dicker, Sophie Divry, Alexis Jenni, Anne-Marie Garat, Lionel Duroy, Thomas B. Reverdy, Laurent Seksik, Marilyn Desbiolles, Jeanne Benameur, Christian Oster, Mathieu Lindon, Anne Brochet, Agnès Desarthe, Yves Bichet, Laurent Mauvignier, Isabelle Autissier, Hubert Haddad avec deux titres, Fouad Laroui, pour ses nouvelles. Signatures inconnues ou pas, ils comprennent toutes les vies.

Bio grand cru

Dans Un amour impossible (Flammarion), Angot, bouleversante de crudité, dit l’amour éperdu de Christine pour sa mère, et vice versa. Versant lumineux, c’est l’envers du portrait familial attendu depuis L’inceste. Folie furieuse des caractères, mise à nu, ce vrai recomposé touche à fond le singulier et l’universel.

Liberati, en pleine puissance, après Jayne Mansfield 1967 (prix Femina), consacre Eva (Stock) à l’actrice Eva Ionesco, sa femme. On retrouve l’ex-égérie du porno infantile, que sa mère a photographiée enfant, exposée et vendue sans état d’âme à l’avide marché pédophile. De cette vie scandaleuse, Eva est restée déglinguée. Le livre est sorti même si la vieille dame Ionesco a tenté en cour de le faire censurer. Amoureux, Liberati y peint le milieu noctambule et décadent de Paris. Fulgurant.

Entrons chez les Boltanski. Dans La cache (Stock), Christophe Boltanski, grand reporter, éclaire son illustre famille parisienne. Insolite et histoire juive se mêlent à leur bohème, dans le XXe siècle qu’on sait, mais pas de cette manière.

Ces vies ouvertes du roman

La terre qui penche de Carole Martinez (Gallimard) commence en 1350, avec la voix d’une petite fille dont la vie médiévale est interrompue à 12 ans. Virtuose et dépaysant. Savant, Boussole de Mathias Enard (Actes Sud), fasciné par l’histoire, explore l’Orient européen à partir de l’Autriche, comme une attraction occultée. Toujours la fuite, dans Échapper (Julliard), entre Husum (Frise-du-Nord) et Bédoin (Vaucluse) ; Lionel Duroy y rêve des brumes insulaires allemandes de Rügen, en mer Baltique.

Ruée vers l’or, Dawson City, Yukon ; Anne-Marie Garat y a envoyé un des personnages de La source (Actes Sud), parti d’un village d’Ardenne, où, depuis, se racontent mille histoires. Quant à Soudain, seuls de la navigatrice Isabelle Autissier (Stock), un naufrage en Patagonie étale sa désolation extrême.

Comment Walenhammes, village fictif à l’accent belge, supporte-t-il la fin des hauts-fourneaux ? Dans ce territoire relégué, tout est possible pour Alexis Jenni. La nuit de Walenhammes (Gallimard) est une fresque baroque, critique et ironique de nos contradictions.

Un roman vivant est lui-même et son contraire. Justement, Christian Oster, dans Le coeur du problème (L’Olivier), ramasse les indices qui mènent au corps mort gisant au beau milieu d’un salon. Et par amour de la scène, voici Archives du vent de Pierre Cendors (Tripode), polar du cinéma.

Neutraliser l’oubli

Vingt-huit chapitres pour La carte des Mendelssohn de Diane Meur (Sabine Wespieser) : du philosophe au musicien, trois générations documentent l’arbre généalogique complet. Autre vie réelle, celle de Maurice Jaubert, né à Nice en 1900 et compositeur de musique de cinéma. Dans Le beau temps de Maryline Desbiolles (Seuil), cette avant-guerre artistique renaît.

Au Tripode, audace, avec un roman graphique de 820 pages, Vie ? Ou théâtre ? de Charlotte Salomon, peintre allemande, née en 1916 et assassinée à Auschwitz en 1942. Si Foenkinos l’a fait connaître en 2014, voici la publication exhaustive de l’unique oeuvre conçue par Salomon.

Étalons de la vie ? Vertiges de la lenteur (Tripode) recueille 20 grands entretiens ; sur les photos, ce sont les Banks, Banville, Burnside, Chamoiseau, Louis-Combet, Maspero, Michon, Morgiève, Muñoz Molina, Rolin, Rouaud, Roubaud, Tabucchi, Vila-Matas, Volodine, écrivains mâles choyés par La Femelle du Requin, petite revue déjantée un rien misogyne, lucide cependant sur les combats, partout, des écrivains contre la toxicité familiale et les nocivités sociétales.