Le Robin des Bois des Tropiques

Lise Gauvin Collaboration spéciale
Le personnage surnommé Petit Piment a certains traits communs avec le romancier Alain Mabanckou, qui dit avoir créé un personnage qui lui ressemble.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Le personnage surnommé Petit Piment a certains traits communs avec le romancier Alain Mabanckou, qui dit avoir créé un personnage qui lui ressemble.

Après Lumières de Pointe-Noire (Seuil, 2013), autofiction relatant le retour du romancier dans son pays d’origine, et Demain j’aurai vingt ans (Gallimard, 2010), récit d’enfance d’un « je » qui se prénomme Michel et qui a des accointances avec l’auteur, voici Petit Piment, roman d’Alain Mabanckou (Prix Renaudot 2006) aux allures de fable contemporaine située dans une Afrique en proie aux bouleversements de tous ordres.

Petit Piment est le surnom donné au narrateur, un orphelin dont le véritable nom est « Tokomisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami anmboka ya Bakoko ». Ce patronyme, qui signifie en lingala « Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres », avait été inscrit sur son acte de naissance par un prêtre catholique chargé de faire l’éducation religieuse des trois cents pensionnaires de l’orphelinat de Loango, à vingt kilomètres de Pointe-Noire. Ce prêtre transformait ses séances de catéchèse en chants et en danses du Zaïre, son pays d’origine, ce que les enfants adoraient. Mais la révolution socialiste eut tôt fait de bannir toute instruction religieuse et de transformer le lieu de culte en local de propagande marxiste. Et le directeur de l’établissement de citer le président du Kenya, un pays frère : « Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible. »


400 coups

Sous la houlette de ce directeur, un homme autoritaire et arriviste, s’installe un climat de terreur. Climat à peine adouci par la présence maternelle de la domestique Sabine Niangui. Alors que les jumeaux-sorciers Songi-Songi et Tala-Tala ne cessent d’attaquer les autres pensionnaires, et plus particulièrement Bonaventure Kokolo, l’ami du narrateur, celui-ci décide de le venger et met de la poudre de piments dans leur nourriture. D’où son surnom, qui remplace celui de Moïse, par lequel on avait l’habitude de le désigner. Pour échapper à la vengeance des jumeaux, Petit Piment accepte de faire équipe avec eux dans leurs projets singuliers. Les trois comparses réussissent à s’enfuir de l’institution pour tenter leur chance à Pointe-Noire, puis à la Côte sauvage, lorsque le maire décide de libérer la ville des « moustiques du Grand Marché » :« Après une année et demie à vivre sous la protection des jumeaux, déclare Petit Piment, et à exécuter toutes sortes de besognes — voler des mobylettes ou des pneus de voiture, détrousser les Blancs du centre-ville, tendre des embuscades aux amoureux vers le pont de Martyrs pour leur piquer leur portefeuille, je me sentais de plus en plus comme leur adjoint. » Mais le monde des éclopés et des marginaux n’est pas plus tendre que celui de l’orphelinat, et le narrateur s’étonne de constater que les paralytiques et les aveugles se constituaient en clans ennemis plutôt que de s’allier.

Enfance

Le hasard faisant parfois bien les choses, Petit Piment rencontre une maquerelle d’origine zaïroise, qui répond au nom de Maman Fiat 500, et qui le reçoit dans son établissement. Elle lui offre même le gîte dans un cabanon dont elle est propriétaire. Cependant, ces amitiés sont de courte durée, puisque le maire, toujours le même, fait raser le quartier où Maman Fiat 500 habite avec ses dix filles. Il n’en fallait pas plus pour que la tête de Petit Piment se mette à tourner. Ce qui permet au lecteur de lire un passage délicieux relatant son entretien avec un psychiatre : au cours de cette rencontre, il explique que son trouble vient du fait qu’il a perdu ses compléments circonstanciels et que ceux qu’il ramasse dans la rue ne sont jamais ceux qu’il cherche. D’où la nécessité pour lui de recourir à l’imaginaire pour accomplir un acte d’éclat afin de coïncider avec le héros légendaire de son enfance. Ce dernier forfait procure à Petit Piment la réclusion nécessaire à l’écriture de ses mémoires.

Ce Robin des Bois des Tropiques, ainsi que le désigne Mabanckou, reprend certains traits au romancier, qui avoue avoir créé un personnage qui lui ressemble. N’écrivait-il pas dans un numéro du Courrier international avoir toujours été fasciné par les aventures de Robin des Bois et avoir fréquenté dans sa jeunesse les filles du quartier Trois-Cents, « qui [lui] faisaient faire leurs courses et se confiaient à [lui] ». Et d’ajouter : « J’écoutais des deux oreilles, parce qu’elles aimaient me parler à moi, qu’elles avaient surnommé Petit Piment. »

Dans ce roman, Alain Mabanckou traverse les époques et les courants qui ont façonné l’Afrique avec une verve et un humour qui côtoient le tragique tout en évitant le pathos.

Petit Piment

Alain Mabanckou, Seuil, Paris, 2015, 274 pages