Mouvances et changements de tête

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
Illustration: Christian Tiffet
Si un vent de jeunesse souffle sur plusieurs librairies au Québec, plusieurs mouvements, moins spécifiques peut-être, se font également ces jours-ci chez les éditeurs. Tendance ou coïncidences ?
 

Les éditions Nota bene rachètent Triptyque et la revue Moebius, mettant en place un jeune comité éditorial. Groupe Ville-Marie et Librex déménagent sous un toit commun, dans le but d’épargner des sous et, à moyen terme, « d’optimiser » certains postes qui pourraient être partagés. Ce n’est pas un secret pour qui fraye dans le milieu des éditeurs, L’instant même et Les herbes rouges aimeraient bien se trouver de jeunes successeurs. Antoine del Busso laisse la direction des Presses de l’Université de Montréal, qu’il occupait depuis 1998, à Patrick Poirier.

Est-ce une tendance ? Le directeur général de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), Richard Prieur, ne le croit pas. « Il semble y avoir quelques maisons, surtout en littérature, où la question de la succession, comme ce que vivent actuellement les librairies, se pose, mais ça me semble davantage du cas par cas. » Du côté de l’édition de livres pratiques, pas de problème, car on y voit, plutôt que des propriétaires uniques, davantage d’actionnariat, de partenariats ou de groupes, qui résolvent par leur structure même les questions de succession et de survie de la maison au-delà du directeur actuel. Et là, comme en livres scolaires, peut se développer une notoriété qui ne tient pas, comme c’est souvent le cas en littérature, à l’identité ou au flair d’une seule personne. « Si tu fais des livres de recettes ou des guides de l’auto, illustre Richard Prieur, tu peux développer une façon de faire [qui va au-delà des auteurs]. Alors qu’une maison littéraire qui commence à perdre ses auteurs, ou qui n’arrive plus à en attirer de nouveaux, met son catalogue en danger. »

Une question de boomers ?

Pascal Genêt, chercheur spécialisé en édition québécoise et chargé de cours à l’Université de Sherbrooke, a étudié pour sa thèse la succession en édition au Québec. S’il voit moins de problèmes générationnels là qu’en librairies, il estime tout de même qu’il « y a toute une génération de boomers qui s’accrochent à leur situation, soit par dépit, soit par défaut, qui continuent à exercer dans des entreprises qui vont bien, qui ont des catalogues lourds, et où, pour ces raisons, c’est plus dur de trouver une jeune tête pour reprendre les rênes, comme pour assembler le financement nécessaire à une reprise. » Le chercheur nomme carrément un refus de lâcher prise, de laisser aller le contrôle.

One man show

« Il n’y a souvent aucune distance entre le propriétaire et la maison d’édition, et une très, très grande personnalisation de l’entreprise. Le catalogue reflète complètement le caractère de l’éditeur, ses coups de coeur, ses amitiés. On voit souvent un cumul de fonctions et des ressources limitées qui rendent la passation difficile. Être éditeur est prestigieux, on y trouve des gens qui distinguent peu vie publique et privée, qui mêlent boulot et amitié. Leurs auteurs sont ceux avec qui ils vont prendre une bière. C’est difficile dans ces conditions d’arrêter tout pour aller jouer au golf. » Résultat ? À vue d’nez de chercheur, il compte cinq à six fois plus de maisons d’édition qui se sont créées que de transmissions (entre 2000 et 2010).

Ne serait-ce pas important de conserver des maisons historiques, des institutions qui ont vu pleuvoir ? « J’observe aussi, bien sûr, ce qui se passe en France, et il y a quelques années j’aurais répondu oui. J’avais une vision romantique, plus patrimoniale des choses et de l’édition. Maintenant, je crois que ça n’a plus d’importance. On assiste à de vraies mises en marché de l’auteur, à de nouvelles formes de médiation, à de la surproduction, et des auteurs qui s’autopublient. La fidélité à une maison d’édition n’est plus une priorité ; la carrière d’auteur prend le dessus. Que des catalogues ou des maisons s’étiolent, ce n’est pas si grave » dans cette nouvelle mouvance des textes sous différentes bannières au cours de la construction d’une oeuvre.

Mais, précise l’enseignant, « il y a un vrai risque présentement que des catalogues majeurs tombent faute de repreneurs. Deux tiers des éditeurs n’ont pas de plan de succession. Alors qu’en entreprise une succession est déjà compliquée, en édition, avec l’identification qui se fait entre le patron et la boîte, il faudrait compter dix ans pour faire une bonne passation. On est donc, au Québec, déjà en retard pour assurer la pérennité de certaines maisons d’édition ».

La saison sera-t-elle forte en changements de tête? En librairie, de nouveaux visages viennent prendre les rênes, rajeunissant dans l’élan le métier. En édition, de jeunes têtes continuent de s’immiscer çà et là, changent de maison, modulent de leur mouvance le paysage. Et au Devoir, les têtes chercheuses du cahier Livres se sont plongées pour vous dans les programmes de la rentrée littéraire, à la recherche de fortes voix, de vétérans attendus ou de nouveaux noms talentueux, pour un survol d’une saison littéraire qui s’annonce fort prometteuse et pleine de beaux risques. Bonne rentrée!