La leçon de cynisme du professeur de désir

Christian Desmeules Collaboration spéciale
Court roman d’apprentissage et de fascination, le texte de Dominique Strévez La Salle aborde la galère voyageuse.
Photo: Image Catalog / CC Court roman d’apprentissage et de fascination, le texte de Dominique Strévez La Salle aborde la galère voyageuse.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le saint patron des backpackers, premier roman de Dominique Strévez La Salle, se fond avec le récit de Jérôme Baril, un jeune roux romantique de 19 ans qui a quitté la maison familiale de Saint-Silence-sur-la-Lièvre, dans l’Outaouais, pour s’offrir une année « sabbatique » en Europe après son cégep. Avec son sac à dos et un cahier Canada rempli de poèmes. Et investi d’une « mission fondamentale » : perdre sa virginité.

« À dix-neuf ans, les lois du sexe me semblaient aussi mystérieuses que le boson de Higgs. Ma fascination pour les femmes était vouée à une déception perpétuelle, frustrante, d’autant plus que le sexe semblait aller de soi pour tout le monde. Tout le monde fourrait. »

De Munich à Budapest, en passant par Bratislava et le nord de la France, ce court roman d’apprentissage et de fascination se résume à quelques mois de découvertes et de galère voyageuse, dont l’apothéose, dans une auberge de jeunesse de Bratislava, sera sa rencontre avec Nil, un autre Québécois. Plus vieux de quelques années, cet ancien étudiant en philosophie, anarchiste et activiste de l’ombre, « vénère le rire et le sexe comme les plus grands biens de la Terre ». Avec sa voix d’une autre époque, « comme un vinyle de Plume Latraverse, la gravelle des chemins de rang pognée dans la gorge », il roule sa bosse en Europe depuis déjà quelques années.

Aux yeux de son cadet, avec son charisme et sa grâce naturelle, Nil n’est rien moins qu’un dieu, l’incarnation même de la route, de la liberté, d’un infini pouvoir de séduction. Un professeur de désir doublé d’un road bum, avec qui se succèdent les magouilles, les beuveries à coups de grosses Pilsner Urquell et les petites trahisons.

Ni femme, ni dieu, ni maître

Mais toujours pas de femme pour Jérôme, jamais bien loin pourtant de ces beautés slaves qui lui font tourner la tête, lui qui semble jouer toute son existence à chacune de ses manoeuvres d’approche. « Je me vautrais dans mon drame personnel, j’écrivais dans ma tête des poèmes qui me faisaient saigner par en dedans, mais rien n’était plus fort que la croix de Gaspé plantée dans mon jeans. »

Par bonheur, l’herbe pousse à l’ombre du grand Nil, tandis que le jeune héros paie la note : « Un des avantages à devenir son ami, c’était de vivre par procuration ses aventures inaccessibles au commun des mortels. » Ce Diogène moderne, orphelin ballotté d’un centre d’accueil à l’autre, « né dans les poubelles de [s]on enfance heureuse où [il] ne manquai[t] de rien », semble condenser à lui seul toute l’énergie folle et volatile de la jeunesse. Même si « les années l’avaient érodé constamment comme une rivière gruge les pierres, like a rolling stone, de bond en bond sur le pavé par les grand-routes, les autoroutes, les forêts, les montagnes ».

Après quelques péripéties, Nil va s’évaporer en lui volant son passeport, mais en prenant bien soin de lui laisser une anthologie des cyniques grecs, où il pourra méditer ces mots de Diogène, le légendaire philosophe aux pieds nus : « Ne t’engage à rien, ne souscris à rien, ne t’encombre de rien, un homme libre n’a ni femme, ni maître, ni obligation, aucun de ces fardeaux qui pourrissent la vie et l’enlaidissent. »

Dominique Strévez La Salle, né en 1983 à Buckingham, enseigne aujourd’hui la philosophie dans un cégep de la région de Montréal. Chaque phrase de ce court roman à la fois drôle, profond et haletant — où le voyage, en réalité, est presque accessoire — nous fait entendre une voix qui étonne par sa justesse.

Ode à la liberté, récit de voyage électrique, leçon de vie et d’amitié, Le saint patron des backpackers est traversé d’un souffle puissant et contagieux. Irrésistible et prometteur.

Le saint patron des backpackers

Dominique Strévez La Salle, XYZ Montréal, 2015, 170 pages