Pascal Quignard, l’enfant prodige de la culture

L’écrivain français signe un manifeste demandant la fin de notre habitude de tout juger.
Photo: Didier Gaillard L’écrivain français signe un manifeste demandant la fin de notre habitude de tout juger.

Pascal Quignard signait en 1996 La haine de la musique (Calmann-Lévy). Quelle mouche avait piqué ce mélomane ? Le même bourdonnement revient dans Critique du jugement. Car l’écrivain a choisi cet art de la critique, la krisis, pour dénoncer le besoin d’évaluer, de hiérarchiser, de rejeter et de plaider, qui fonde le jugement.

D’un coup sont visés les jurys, les écoles, les médias, les éditeurs, les professeurs, bref, tout ce qui fait profession d’établir des normes, impitoyables outils de l’intégration ou du rejet. À la place, il fonde une oeuvre dynamique de savoirs anciens et modernes, sans querelle entre eux, remixés, dont il décline sans fin l’objectif, tel Sur l’idée d’une communauté de solitaires (Arléa, 2015).

Critique du jugement, donc, ou critique du sujet, ce bien nommé qui obéit. Critique de l’individu, ce corps à proprement parler divisé. Critique de la langue acquise au prix du contenant perdu, de l’appartenance au premier paysage. Critique du Jugement dernier, qui interdit l’inversion symétrique, alors que relire le mythe d’Orphée rappellerait notre besoin de réversibilité.

Lire en empathie

Juge, il l’a été de 1969 à 1994. Depuis lors, il a retrouvé la liberté absolue de lire sans évaluer. « La lecture vraie, c’est s’abîmer dans ce qu’on a sous les yeux sans souci du futur. […] C’est assentir, avec un peu d’angoisse, totalement, au sentir autre. » Ses proies bondissent. Et, de sa volonté olympique de chevaucher la force débusquée des mots, il traque leur vitalité impossible à chasser.

Sa passion des mots est étymologique. Le juge, écrit-il, dit le « ius », la formule sacrée. « À mort ! » Et Quignard de disserter sur tout ce qui tranche, qui clive, qui produit de l’exécrable. À quoi il oppose « l’inévaluable » : la nature, le ciel, le feu. Ensuite, sa pensée se fait allègre. Ne pas être solidaire, ni porte-parole, ni recrue, ni reproducteur, mais créer, c’est rompre la langue, la tradition, l’opinion.

Tout dans la pensée dément, selon lui, l’allégeance et le jugement. Légèreté impromptue et paradoxale qui se métamorphose au fil de ses livres, faits de culture tout opposée à l’actualité, et pourtant si neuve. Tandis qu’on élimine la lecture des classiques, il prouve que tout y est pourtant déjà pensé.

Gagner l’éther

Lire Quignard est une bifurcation antigrégaire. Radicale. Nulle ascèse pire, nul effort plus soutenu que sa méditation sur l’acte de penser. « Ne plus juger, c’est sortir de prison. C’est sortir de la dépendance puérile, de la peur de mal faire, de la crainte d’être ridicule. C’est sortir de l’esclavage familial, puis scolaire, puis sectaire, puis social, puis national. » On voit l’effet. Pour sentir le ravin, les enjeux, la bataille, on suivra l’esprit d’escalier descendant auprès des congres qui dévorent les pieuvres dans un puits profond : au savoir de l’écrivain.

Vertige des extases, lire sans prescription, en noble quignardise, par-delà les acquis et les références ! Cette psyché libérée, nietzschéenne et lumineuse, combat le « silence sournois, anxieux, passionné » de ceux qui foncent dans la vengeance, le pillage et la destruction. Viatique, l’admiration infinie dans la lecture guérit la détresse immense du monde « en crise » perpétuelle. « Ni l’enfer ne loue, ni la mort ne célèbre », rappelle-t-il en coin.

Ce livre poétique, fragmenté, mythologique, narratif est un éventail grand ouvert. « Il y a du non contemporain bien avant l’homme. [… D]ans la nature, dans la naissance de tous les vivipares. Le printemps est le Non contemporain en acte. Surgissant. » Intempestive, sa liberté de croire, de penser, de lire décline de mille manières comment « se perdre dans son nuage gris ou noir, sa brume, son souffle, son ombre, sa chose, son rêve, son invisible ».

Les pages consacrées à l’oeil collectionnent les perles. Trouvailles malicieuses et provocantes : « Le premier homme est un créateur. Le deuxième est un critique. Le troisième est un professeur. » Silence.

Qu’on s’entende cependant sur le parricide : si l’élève a dévoré le maître, comme le fils s’est affranchi du père, c’est pour mieux hanter son héritage et le disséminer tel un trésor inépuisable de pains multipliés.

Quand les mots s’en vont, les jugements s’en vont, les Cours s’en vont, les palais s’en vont, les cités s’en vont, les normes s’en vont, tout ce qui fait hiérarchie s’effondre, tout ce qui fait bloc se décompose. La société s’effrite par pans entiers à toute allure. Le jadis à l’état nu ruine siècle, religion, codes, autorisations, interdits, modes.

Penser s’étonne, chancèle, hésite. Finalement dépayse et augmente l’énigme.

Prends à part chaque chose. 
Dénude-la du langage. Reviens sans cesse au mot 
derrière l’idée, à la chose derrière le mot.

Critique du jugement

Pascal Quignard, Galilée, Paris, 2015, 253 pages

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 août 2015 23 h 27

    Je laisse

    Quignard à Massoutre.