Visages de prof

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir
La rentrée, c’est aussi ce moment où des cohortes d’étudiants découvrent quels professeurs leur enseigneront pour les prochaines semaines. Austères ou cool, showmen ou routiers pas revenus du cours classique, les figures de prof, comme les façons d’apprendre, sont nombreuses. Et dans notre imaginaire, qu’en est-il? Quels visages prennent les professeurs dans le roman québécois contemporain? Petite étude en temps de rentrée. 
 

Maître, passeur, mentor ? Peut-être, mais le portrait des professeurs dans la littérature est loin d’être flatteur. « On voit deux modèles », expliquait il y a quelques jours au Devoir David Bélanger, doctorant à l’UQAM, qui étudie les discours sur la littérature. Le premier modèle, c’est ce professeur qu’on retrouve également côté français dans le dernier Michel Houellebecq (Soumission, Flammarion, 2015). Un enseignant universitaire, un homme, qui utilise son savoir comme outil de « domination érudite et sexuelle sur les femmes », souvent ses étudiantes.

« On voit ce prof-là chez Catherine Mavrikakis [Ça va aller, Leméac, 2002] comme dans La brèche [Boréal, 2008] de Marie-Sissi Labrèche, où le prof est décrit comme vraiment pédant, parlant sans cesse de Kafka pour charmer les gens. Le savoir ici devient une façon d’exercer un certain charme », précise celui qui se penche tout particulièrement sur une trentaine de romans de 1999 à 2012. Il nomme aussi Tarquimpol (Alto, 2007), de Serge Lamothe, où le narrateur voit un prof tenter de lui voler, par étalage de connaissance, une copine. Ou Scrapbook (Boréal, 2004), de Nadine Bismuth, en dérision, où « le cliché de ce prof semble surjoué », lui qui donne à ses conquêtes la possibilité de publier dans sa maison d’édition. « Au début de Putain [Seuil, 2001], aussi, où Nelly Arcan décrit l’entrée de l’UQAM, cette porte d’église au centre de sex-shops. On retrouve encore cette opposition entre le “sacré du savoir” et une sexualité très présente. »

Prédateur sexuel, le prof de nos romans ? David Bélanger rigole. « Oui, c’est étonnant à quel point… Dans tous les romans que je viens de nommer, le narrateur créateur se fait soit voler sa conquête, soit, si c’est une femme, conquérir, dominer par le professeur, le théoricien, le critique. Et c’est assez rarement heureux comme relation. »

Pourquoi une si sombre image ? Le chercheur se risque. « La critique québécoise a occupé un rôle trop grand dans le rapport à la création et la littérature. [Le critique et ex-collaborateur au Devoir] Gilles Marcotte a mis ça en lumière en 1981, disant que l’institution, ici l’université, prend trop de place : elle précède les oeuvres, qui deviennent alors de la nourriture pour l’institution. Ça forge un rapport de domination travaillé, trop présent dans la construction même de notre littérature. »


L’école, cette prison

Le deuxième modèle de prof qui revient en trame dans le roman québécois colporte aussi une image négative de la grande école. Une image qui s’oppose à la création, parfois à la vie même. Comme chez Jean-Philippe Martel (Comme des sentinelles, La Mèche, 2012), où le narrateur-chargé de cours raconte la littérature française sans arriver, hors ses classes, à sortir de ses petites misères. Chez Patrick Nicol, particulièrement dans La blonde de Patrick Nicol (Triptyque, 2005), l’opposition de l’enseignement à la création est démontrée par le dédoublement de Patrick Nicol le narrateur-écrivain et Patrick Nicol l’enseignant au cégep. « La littérature, y lit-on, est ce genre de vieille personne qui ne réussit qu’à parler d’elle-même. »

« Cette idée que la présence du critique est si dominante qu’elle oblige la littérature à parler d’elle-même est vécue comme une prison, poursuit David Bélanger. L’institution devient une prison. » Comme dans Pourquoi Bologne d’Alain Farah (Quartanier, 2013), où le professeur se présente carrément comme prisonnier de l’Université McGill. Chez François Blais, celui de Document 1, où l’on voit le personnage de Sébastien Daoust, thésard qui a travaillé sur « le temps chez Paul Valéry », représentant parfait de l’institution, qui a tout abandonné pour aller construire des bateaux à Grand-Mère parce qu’il ne croit plus à l’enseignement de la littérature.

« Ce qui est étonnant, analyse de son côté David Bélanger, qui a aussi signé le roman Métastases (L’instant même, 2014), c’est que c’est dans l’imaginaire littéraire que l’université a le plus de pouvoir. On pourrait penser que la littérature deviendrait son défenseur, son parti même, mais c’est le contraire, poursuit l’aspirant au doctorat. Peut-être qu’il fallait passer dans une recherche d’indépendance par cette phase où l’université est vue comme castratrice, pour s’en libérer. Peut-être qu’il fallait dans les années 2000 cracher sur l’universitaire. Peut-être qu’on va aller ailleurs. Comme dans Arvida (Quartanier, 2011), un de rares livres qui proposent une autre image. Le narrateur vient de la ville, de l’université, y a acquis des connaissances, mais l’idée de l’universitaire disparaît dans celle du populaire, elle est détachée, libérée. » Comme dans la référence à Proust, où la madeleine tant chantée devient une McCroquette.

Et la petite école ?

Dans l’angle mort de la recherche de Bélanger se trouvent les profs du primaire et du secondaire. De La Scouine (Albert Laberge, BQ) à l’Émilie Bordeleau des Filles de Caleb (Arlette Cousture, Libre Expression) en passant par les personnages de Gabrielle Roy et Anne Hébert, plus récemment dans La maîtresse de Lynda Dion (Hamac) ou cette saison dans le premier opus de Sylvie Drapeau (Le fleuve, Leméac), on trouve des figures de professeur beaucoup, beaucoup plus positives. « Je sors de mon champ de recherche, mais c’est comme si ces professeurs donnaient une éducation de base, essentielle, alors que les universitaires sont vus comme apportant des chaînes supplémentaires. Les connaissances du milieu universitaire sont plutôt présentées, dans les romans, comme inutiles. Alors qu’à la petite école, le prof est une sainte personne, qui fait don de soi, qui réussit à donner le savoir nécessaire pour évoluer dans une société. Ce sont des Marguerite Bourgeoys, des Marie de l’Incarnation… et rarement des hommes. Alors que dans les romans québécois, je n’ai rencontré encore aucune professeure d’université femme… » Qu’est-ce que cela peut bien révéler de l’imaginaire de nos auteurs ?

L’école? Pas besoin.

Le savoir comme carcan, Michel Biron en a parlé dans son étude Portrait de l’écrivain en autodidacte (2007). Le Québec, souligne-t-il, compte sur plusieurs personnages d’autodidacte et d’écrivains autodidactes qui participent, «sans se disqualifier, à une tradition d’écriture fondée sur l’invention et la spontanéité. Loin d’être exclus de la culture, ils en sont, d’une façon paradoxale, les porte-parole les plus authentiques et les plus féconds. Ce sont eux qui, exerçant librement leur goût pour la culture, échappent au conforme de la transmission scolaire et constituent, sans le revendiquer et parfois même sans le savoir, une filiation intellectuelle particulièrement riche. Parce que la culture ne leur est pas donnée sous la forme d’un héritage ou imposée sous la forme d’une dette, ils peuvent s’adonner en toute liberté à l’écriture, comme à une passion nouvelle qui s’accorde à un rêve de culture plus général.» Si la tendance selon lui s’atténue après la Révolution tranquille («Paradoxalement, plus le Québec se scolarise — rappelons que l’instruction obligatoire date de 1943 —, plus la figure de l’autodidacte s’impose comme modèle»), Biron, professeur à l’Université McGill et chercheur, nomme en exemple les personnages de Gérard Bessette et Philippe Aubert de Gaspé père, mais aussi ceux de Réjean Ducharme, ou le François Galarneau de Jacques Godbout. Entre autres.