Christopher Marlowe, dernier acte

« Il n’y a pas de mort plus documentée dans l’histoire de la littérature anglaise », s’amuse John Hunt, le vice-président de la Société Marlowe, installée à Canterbury, la ville natale du poète terrible.
Photo: Domaine public « Il n’y a pas de mort plus documentée dans l’histoire de la littérature anglaise », s’amuse John Hunt, le vice-président de la Société Marlowe, installée à Canterbury, la ville natale du poète terrible.

Le mauvais garçon du théâtre élisabéthain a-t-il été assassiné lors d’une rixe entre voyous ? Est-il vraiment mort dans cette auberge du Kent, où un coroner bâcle l’enquête sur son décès ? Mille mystères entourent la fin du dramaturge anglais… Cinquième texte d’une série estivale sur les disparitions marquantes d’écrivains.

Lundi 31 mai 1593. Une maison tranquille de Deptford, petit port des faubourgs de Londres, sur la Tamise. C’est une taverne privée, une bâtisse qu’on peut louer à dame Eleanor Bull, une veuve rentière, disposant de relations à la cour, pour des réunions discrètes. Trois hommes sont assis ensemble et boivent, un quatrième est allongé sur un divan, à quelques mètres. Il est jeune, et ivre. Tous sont là depuis une quinzaine d’heures, et ont passé la journée à boire du vin, à jouer au backgammon et à deviser. Il est 18 h, un soleil pâle baigne encore les poutres basses de la pièce. Arrive l’heure de payer. Un des hommes assis à la table ordonne au jeune homme de payer pour toute l’assemblée. Celui-ci refuse. Pourquoi devrait-il tout payer seul ? Mais l’autre insiste. Le jeune homme se met difficilement debout, attrape la dague d’un de ses compagnons — portée à la ceinture dans le dos, à la mode espagnole de l’époque — et frappe le solliciteur sur la tête, une fois, deux fois. L’homme blessé saigne, il saute sur ses pieds, attrape le poignard et le retourne vivement contre son agresseur, en visant le front. Le jeune homme s’écroule, la lame s’est enfoncée au-dessus de son oeil droit, la mort est instantanée. Christopher Marlowe, le mauvais garçon du théâtre élisabéthain, fils de cordonnier, auteur à succès, querelleur, libre penseur, radical, épicurien et formidable créateur du blank verse, le vers libre, n’avait pas 30 ans.

Gracié par la reine

 

« Il n’y a pas de mort plus documentée dans l’histoire de la littérature anglaise », s’amuse John Hunt, le vice-président de la Société Marlowe, installée à Canterbury, la ville natale du poète terrible. Le rapport du coroner, passé le lendemain dans la maison de Deptford pour officialiser sa mort, est d’une précision et d’une complaisance qui étonnent. Le texte perdu pendant des siècles a été retrouvé à force de ténacité en 1925 dans les archives publiques de Londres par l’universitaire américain John Leslie Hotson, grand spécialiste des enquêtes littéraires historiques, et admirateur de Marlowe — ce fut un petit événement à l’époque. Car le rapport se contente de reprendre telle quelle la version des meurtriers du poète, sans leur poser la moindre question, sans jamais mettre en doute leur parole — ce qui ne laisse pas d’intriguer, d’autant que le coroner est venu avec seize hommes, une escorte fort nombreuse. Dame Eleanor n’est pas interrogée. L’officier n’est même pas celui qui aurait dû venir : en effet, c’est le coroner au service direct de la Couronne qui a authentifié le crime, ayant préséance sur l’officier local puisque la veille du meurtre, la reine Élisabeth avait quitté Londres pour sa résidence de Nonsuch, à moins de 12 miles de Deptford. Voulait-il aller, vite, devait-il aller vite ? Le coroner royal prend les dépositions des trois hommes et expédie l’affaire, sans même convoquer amis ou famille pour identifier le corps, alors que Londres, où réside Marlowe, est à moins de 30 minutes à cheval. Le jeune homme est enterré dès le lendemain, dans une tombe non marquée du cimetière Saint-Nicolas de Deptford. Et son meurtrier est gracié 28 jours plus tard, par Élisabeth 1re en personne. Il avait agi en état de légitime défense…

Nid d’espions

Une enquête bâclée, enlevée au coroner qui aurait dû normalement s’en charger, un corps introuvable et un meurtrier gracié en un temps record, alors que la victime était une célébrité : de quoi alimenter la suspicion. Mais pas autant que la personnalité des trois acolytes de Marlowe au soir de sa mort : trois espions patentés, experts en embrouilles, complots et autres liquidations secrètes. Tous travaillant pour la reine.

Il y a là Robert Poley, le messager très spécial de la Couronne, habitué des voyages sur le continent, où il fait surveiller les Anglais catholiques en exil, qui montent des complots contre Élisabeth, les Espagnols catholiques, ennemis jurés des Anglais, et tous les catholiques en général — les années 1580 dans toute l’Europe sont riches de conspirations religieuses et de tentatives d’assassinat. Accessoirement, Poley pratique aussi le trafic de fausse monnaie. Sept ans plus tôt, c’est lui qui a déjoué le complot de Babington en séduisant cet Anglais naïf qui voulait rendre le trône d’Écosse à Marie Stuart, la catholique, et l’installer aussi sur le trône d’Angleterre. Ce soir-là, Poley arrive tout juste de La Haye, où il a été envoyé en mission par la reine. À ses côtés, son homme de main Nicholas Skeres, chargé des basses besognes. Le troisième larron est celui qui a tué Marlowe : Ingram Frizer, un autre petit délinquant. Il travaille pour le puissant protecteur et ami de Marlowe, Thomas Walsingham, lui-même aussi espion, cousin et bras droit de sir Francis Walsingham, ce secrétaire d’État resté dans l’histoire comme le père du premier service d’espionnage britannique, déjà très centralisé, paranoïaque et très efficace. Un trio « glissant comme une anguille, habitué aux mensonges et aux faux », comme l’écrit Charles Nicholl, un universitaire anglais fasciné par Marlowe, et dont l’enquête historique The Reckoning (1995) se lit comme un polar.

Bien sûr, Christopher Marlowe aussi était un espion, la chose est acquise aujourd’hui, tant les indices sont nombreux et concordants. Il a probablement été recruté au service de Sa Majesté dès ses années à Cambridge, il n’était pas rare à l’époque que le pouvoir recrute des agents à l’Université : signe que le vivier de ces futurs intellectuels intéressait les politiques au plus haut point, le chancelier de Cambridge n’était autre que lord Burghley, le plus important ministre d’Élisabeth, qui ne reculait devant aucune affaire louche pour avancer ses pions, et gouvernait avec sir Francis Walsingham.

Le plaisir de Sa Majesté

 

Que Marlowe travaillait pour l’État expliquerait pourquoi le Conseil privé (le cabinet de la reine), dont lord Burghley faisait partie, soit intervenu, en un geste rarissime, pour imposer qu’on lui donne son diplôme de Master of Arts, qui lui avait d’abord été refusé en raison de ses absences nombreuses et prolongées de l’Université (attestées par les dates sur les carnets de repas, conservés dans les archives de Cambridge). « Il a rendu bon service à Sa Majesté et mérite d’être récompensé pour sa loyauté… Ce n’est pas le plaisir de Sa Majesté qu’une personne employée comme lui au bien du pays soit calomniée », peut-on lire dans sa lettre aux autorités universitaires. Qui se sont immédiatement exécutées…

Tamburlaine ?

Si Marlowe a tant donné de sa personne pour l’État, pourquoi ses anciens compagnons se sont-ils ensuite tournés contre lui ? Aucune thèse ne s’impose. On sait seulement que deux semaines avant le fatal guet-apens de Deptford, alors qu’une campagne d’affiches dans Londres signée « Tamburlaine » menaçait les réfugiés protestants du continent, Marlowe, lui-même auteur de Tamburlaine the Great, avait été arrêté pour hérésie, crime terrible à l’époque, puni de pendaison ou de démembrement : des lettres impies et accablantes avaient été trouvées dans la chambre de son ami Kyd, qui accusa Marlowe d’en être l’auteur. Hérésie, sodomie, traîtrise… Signe pourtant qu’il était toujours protégé et bien en cour : alors que Kyd, accusé des mêmes turpitudes, subissait les affres de la torture et restait emprisonné, Marlowe fut laissé en liberté, sous l’unique et légère condition de rester dans la région, et de se présenter tous les jours aux autorités locales.

Écrits posthumes

 

Alors ? Certains des admirateurs de Marlowe ont une explication des plus simples, et des plus hardies à la fois. Si ses compagnons n’avaient aucune raison de tuer Marlowe, c’est qu’ils ne l’ont pas fait. Ces experts en tricheries, coups montés et doubles jeux n’ont fait que feindre la mort de Marlowe. D’où la précipitation de l’enquête du coroner, la tombe anonyme, et même l’emplacement de la blessure — « si vous enfoncez une lame dans les yeux, le sang jaillit sur tout le visage et vous ne pouvez plus l’identifier », explique suavement John Hunt, de la Marlowe Society, où l’on croit fermement à la thèse de la substitution… Un autre cadavre aurait été enterré à la place du turbulent dramaturge. Celui-ci aurait ensuite pu mener le plus secrètement du monde ses surveillances, en voyageant incognito dans toute l’Europe troublée, notamment en Italie. Sa disparition aurait aussi empêché qu’il soit interrogé et fasse des révélations potentiellement embarrassantes.

Christopher Marlowe est honoré depuis 2002 dans le célèbre Coin des poètes de Westminster Abbey. Un point d’interrogation accompagne la date présumée de sa mort, après l’intense lobbying de la Société Christopher Marlow : le débat continue…

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