Multiples identités

Malgré la dizaine de titres qu’il a publiés, Maxime Olivier Moutier ne se considère pas comme un écrivain.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Malgré la dizaine de titres qu’il a publiés, Maxime Olivier Moutier ne se considère pas comme un écrivain.

Sa bouille grisonnante lui donne des airs de prof. Le rendez-vous, pourtant, vise à discuter de son Journal d’un étudiant en histoire de l’art. Le journal en question, tiré de la vraie de vraie vie, se présente, lui, comme un… roman.

Le voilà attablé, Maxime Olivier Moutier, fort d’un bagage bien rempli de dix titres en vingt ans, depuis Potence machine (1996) jusqu’à ce Journal d’un étudiant en histoire de l’art (2015). Un livre aux deux ans, en moyenne, c’est ce qu’on appelle un écrivain. Or, l’homme refuse ce chapeau. Il lui préfère celui d’artiste contemporain. Décidément.

« Je ne me suis jamais considéré comme un écrivain, assène-t-il, pour la xième fois en moins d’une heure. J’ai besoin de me mettre dans une situation pour écrire. Je ne suis pas quelqu’un qui reste chez soi et invente des choses. »

Selon cet auteur et psychanalyste, un écrivain est celui qui a de l’imagination. « Patrick Senécal n’a pas besoin de faire des meurtres pour décrire des meurtres », note-t-il.

Si Moutier parle de famille, c’est parce qu’il a une famille. Ses peines d’amour lui ont fourni matière à un récit épistolaire à sens unique (Lettres à mademoiselle Brochu, 1999). Son oreille de psychanalyste l’a poussé à écrire une pièce de théâtre à un personnage, schizophrène (Rita tout court, 2013). Sans son expérience de la vie, il assure « ne pas être capable d’écrire des histoires ».

Bien. Mais cette humilité, cet aveu pour l’autofiction-béquille, ne fait pas pour autant du scribouillard un artiste. Maxime Olivier Moutier ne prétend en effet rien d’autre que fantasmer cette idée. Dans le fond, confie-t-il, l’art l’a toujours accompagné, depuis l’enfance (papa peintre à temps plein), dans ses livres, avec ici et là une référence artistique, et même comme globe-trotteur. « Si j’ai à choisir une destination, je ne pense pas soleil, mais expos », dit-il.

Oui, il écrit, mais « l’écriture, c’est un matériau comme un autre ». Ses sujets, ce sont des concepts qui l’amènent à « vivre une situation, comme [un artiste] de la performance ». Le résultat, ou la trace de ceci, s’inscrit dans un objet appelé livre. « Si on veut appeler ça « roman », OK, mais moi, je ne sais pas comment le nommer », dit l’auteur d’essais, d’entretiens et maintenant d’un journal.

Maxime Olivier Moutier a fait de son choix de retourner aux études un projet artistique, une performance qui l’obligera à lire Gombrich, Panofsky et autres auteurs clés. Son récit, qui décrit la chronologie de son certificat en histoire de l’art à l’UQAM entre 2009 et 2011, est ponctué de choses réelles (noms des profs) et d’autres imaginées, « des moments de disjonction » — l’aventure extraconjugale, suppose-t-on.

« J’ai décidé de donner du sérieux à [mes intérêts pour l’art], dit celui qui est redevenu étudiant avant ses 40 ans. Et de trouver des gens qui partageaient cette passion. Quand tu tripes sur l’art contemporain, t’es tout seul. Tomber sur des profs qui enseignent les performances, pis des trucs vraiment freak, je trouve ça cool. »

« Le livre n’est pas un document sur ma vie, précise-t-il. C’est un prétexte pour parler de ce que je découvre, de ce que ça me fait vivre. »

Les réalités étudiantes

Écrit au présent, comme si tout se déroule devant les yeux de l’auteur, Journal d’un étudiant… est parsemé de commentaires sur l’art, bien sûr, mais aussi sur différentes réalités. Une grève ici, une prof volubile là, ou encore une classe envahie d’écrans branchés sur Facebook et Cie : la chose étonne celui qui ne fréquentait pas l’université depuis l’époque du crayon-papier. La réalité décrite est celle aussi de la panique autour du H1N1. Moutier nous fait replonger dans cette grippe avec un haut degré de cynisme qui fait drôlement du bien.

En dehors de ça, et des scènes d’agressions à la fourchette et de vols de foetus — d’autres moments disjonctés —, le ton est sérieux. Maxime Olivier Moutier, ou son personnage, fuit son quotidien morose et catastrophique — l’absence de sa femme lui pèse. L’art et son histoire deviennent un refuge, salutaire, parfois obsessionnel. Les petits essais qu’il rédige sur l’Antiquité, la Renaissance, la modernité, Dada, Duchamp et j’en passe ne sont pas pour lui des abrégés sur l’art, mais un reflet de son admiration pour les artistes.

Ce boulimique de lecture savante, qui a pu enrichir ses connaissances, s’est plu à faire face à ses propres idées. Il demeure cependant un défenseur de l’art conceptuel et du principe que « l’artiste n’est plus celui qui sait faire quelque chose, mais celui qui dit quelque chose ». De Chris Burden, artiste extrémiste issu des années 1970, mort en 2015, à… Jeff Koons, le roi de la (sculpture) pop, Moutier est fasciné par la grande liberté qui les anime.

« Les artistes, ce sont des marginaux en dehors du système, du discours courant. Ça me fait du bien de voir des gens comme ça », dit-il, admettant s’identifier à eux, osant se qualifier d’écrivain « subversif ». Selon lui, même les millionnaires d’aujourd’hui, les Koons et autres Damien Hirst, demeurent des esprits libres.

« C’est le geste qui compte. Même Hirst, qui vend une oeuvre à 100 millions, je trouve que ça encule le capitalisme, dit-il, en s’excusant. C’est plus cher qu’un gratte-ciel. C’est subversif de faire un [tel] truc. Ça coûte ça parce que quelqu’un a décidé de le payer. »

Journal d’un étudiant en histoire de l’art

Maxime Olivier Moutier, Marchand de feuilles, Montréal, 2015, 504 pages