Précoce présent parfait

Anna Leventhal préfère l’incongru, l’indicible, le lent étiolement des relations.
Photo: Isabelle Lafontaine Anna Leventhal préfère l’incongru, l’indicible, le lent étiolement des relations.

Vous vous retrouvez dans une fête. Il y a longtemps que vous n’avez pas assisté à une fête. Puis un convive, à qui vous apprenez que vous enseignez l’anglais, vous pose une question, comme sortie de nulle part : « C’est quoi ton temps de verbe préféré […] ? » Réponse : « Le present perfect. »

Mais pourquoi donc ? « Ben, c’est parce que ça décrit pas un événement qui arrive à un point spécifique dans le temps, comme, mettons “I ate a sandwich” », explique le narrateur de La chemise, l’une des meilleures nouvelles de Douce détresse, traduction de Sweet Affliction d’Anna Leventhal. « C’est plus comme une façon de décrire quelque chose qui fait partie de ton expérience de vie totale. “I have eaten a sandwich.” Ton sandwich, tu l’as pas mangé à un moment spécifique, mais tu peux quand même affirmer que l’action de “manger un sandwich”, c’est quelque chose que t’as déjà fait. »

Ce même narrateur comprendra plus tard que la chemise Dior que porte son interlocuteur lui a déjà appartenu, qu’il s’agit très exactement de la même chemise qu’il a un jour abandonnée chez une amante.

Tension chez le lecteur, qui appréhende forcément un grave retournement de situation… qui ne viendra pas. Alors qu’un autre écrivain se prévaudrait de toute la puissance d’un pareil ressort dramatique pour foudroyer son personnage d’une épiphanie, la nouvelliste anglo-montréalaise, elle, s’entête à développer des personnages qu’en apparence, rien n’atteint.

Et si ces personnages refusaient tout simplement de se comporter comme on se comporte dans les livres ? Indolents et détachés, ils contemplent tout ce qui leur tombe sur la tête par la lorgnette précoce d’un present perfect dont ils ne pourront qu’éventuellement se réclamer. Mon coloc m’a déjà lancé un rat mort au visage, pourra un jour affirmer Marcus (« Cavalier, passe ton chemin »).

Doucement décalé

L’existence comme enfilade de spectaculaires tournants ? Trop peu pour Anna Leventhal, qui préfère l’incongru, l’indicible, le lent étiolement des relations. Son hyperréalisme doucement (!) décalé accumule les événements, les détails et les conversations improbables, sans désir de tout mettre en ordre. Le quotidien est ici absurde, sa nature, profondément aléatoire.

Il y a aussi chez Anna Leventhal un désir d’arracher à la langue des images inédites — sans forcément tordre le cou à la syntaxe — qui pimentent ses nouvelles de suaves touches d’humour. Écoutons à nouveau le narrateur de La chemise, à qui ses amis reprochent d’avoir été « domestiqué » par ses ex-copines. « [C]e n’était pas vraiment ça, pas exactement, dit-il. J’étais comme une personne qui vient de se rendre compte que sa maladie incurable, mortelle, n’est en réalité qu’une bonne grosse allergie. »

En faisant non seulement le choix d’une traduction à la québécitude assumée, mais aussi d’une traduction portée par un authentique point de vue d’écrivain (celui de Daniel Grenier, auteur de Malgré tout on rit à Saint-Henri), Marchand de feuilles nous permet de rêver à ce dont les jeunes littératures québécoises — anglophone et francophone — seraient capables si elles conjuguaient plus souvent leur fructueuse mais trop sporadique union au présent de l’indicatif.

Marty avait besoin d’un ailier, et j’étais heureux de lui rendre ce service. C’était ça, ou écouter des épisodes de The Wire avec deux doigts de scotch. Je ne dis pas ça dans le but de faire pitié. À partir d’un certain âge, un homme se sent confortable avec les alternatives qu’il a développées.

Douce détresse

Anna Leventhal, traduction de Daniel Grenier, éditions Marchand de feuilles, Montréal, 2014, 296 pages