La révolution culturelle du sport féminin

Gymnastes à la Palestre nationale (entre 1945 et 1960)
Photo: Archives UQAM fonds d’archives de la Palestre nationale Gymnastes à la Palestre nationale (entre 1945 et 1960)

Qui aurait cru que le sport a eu un lien si étroit avec la culture et même la religion ? Dans Mises au jeu. Les sports féminins à Montréal, 1919-1961, Élise Detellier révèle que leur pratique ébranlait, à la fois chez les catholiques, en français, et chez les protestants, en anglais, les plus résistants stéréotypes sur l’identité sexuelle.

L’historienne analyse l’évolution de la Palestre nationale, rue Cherrier, qui, issue du nationalisme canadien-français, accueille, dès son ouverture en 1919, les hommes aussi bien que les femmes qui s’adonnent aux sports. Elle la compare à celle de la Young Women’s Christian Association (YWCA), dont l’établissement, dans la partie ouest de Montréal, inauguré en 1920, reflète la culture anglo-protestante.

Bien qu’une clientèle surtout masculine la fréquente, la Palestre se présente comme un établissement mixte. Serait-elle en cela plus progressiste que la YWCA ? Pas nécessairement, car, si la YWCA s’est créée en parallèle à son modèle masculin, fondé en 1844 à Londres et répandu à travers le monde, c’est que la pratique du bain public nu, en vigueur jusque vers 1960 à la Young Men’s Christian Association (YMCA) imposait l’exclusion des femmes.

On ne peut guère reprocher à Élise Detellier d’omettre de mentionner cette étonnante caractéristique de la mentalité anglo-protestante, d’autant que l’historienne décrit avec acuité l’influence, beaucoup plus prévisible, du catholicisme à la Palestre. Sans s’opposer au sport féminin, son clergé met en garde contre le danger moral des baignades mixtes et du maillot de bain « immodeste » des dames.

Les critiques catholiques sont si vives en 1935 qu’on interdit un temps à la Palestre le short féminin malgré l’opposition des sportives. On craint aussi la masculinisation des filles au point de prétendre que les sports de compétition ne conviennent pas à de futures épouses, à de futures mères.

Les deux grandes propagandistes du sport féminin qu’Élise Detellier fait découvrir, Myrtle Cook (1902-1985), chroniqueuse au Montreal Star, et Cécile Grenier (1907-2003), initiatrice de la culture physique pour jeunes filles à la Commission des écoles catholiques de Montréal, n’ont pas la même vision. La première admet la compétition entre femmes, l’autre insiste plutôt sur la douceur et la beauté de la gymnastique suédoise, selon une conception plus conventionnelle de la féminité.

Malgré la vision de Myrtle Cook, c’est vers l’esthétique qu’évoluera l’anglophone YWCA en participant à la popularisation de l’aérobique, qui deviendra vers 1980 l’activité physique la plus pratiquée par les Nord-Américaines. Entre-temps, comme Élise Detellier invite à le penser, c’est, loin des passés culturels catholique ou protestant, la révolution féministe qui, sans que les sportives l’admettent toujours, les poussera, enfin, à unir compétition et féminité.

Mises au jeu. Les sports féminins à Montréal, 1919-1961

Élise Detellier, Éditions du remue-ménage, Montréal, 2015, 300 pages