«Star Trek», le paradis des avocats

L’équipage original de la série Star Trek, avec notamment M. Spock (Leonard Nimoy, deuxième à gauche) et le capitaine Kirk (William Shatner, à droite)
Photo: Associated Press/Paramount Pictures L’équipage original de la série Star Trek, avec notamment M. Spock (Leonard Nimoy, deuxième à gauche) et le capitaine Kirk (William Shatner, à droite)
Selon le professeur de droit Fabrice Defferrard, la série «Star Trek» permet de jeter un regard inédit sur nos lois et notre système judiciaire. Des enjeux éthiques au droit pénal en passant par la protection de la vie privée, tout y passe.
 

Dans la série Voyager, le médecin-chef du vaisseau est un hologramme qui rédige des romans de fiction inspirés de la vie de l’équipage. Quand il demande à son éditeur sur Terre d’en réviser des aspects, ce dernier refuse en prétextant qu’il n’a pas de droits d’auteur… puisqu’il n’est pas une personne.

Pour le professeur Defferrard, c’est un exemple parmi d’autres de la richesse des débats juridiques qui animent Star Trek. « La science-fiction nous permet de tester des règles de droit dans des situations inédites », explique le chercheur qui enseigne le droit à la Sorbonne. Il estime que 200 des 700 épisodes de la franchise Star Trek abordent des enjeux juridiques.

En juin, son livre sur le sujet a remporté le prix Debouzy de l'agitateur d'idées juridiques. Pour ce « trekie » de longue date, l’idée s’est imposée tout naturellement, a-t-il expliqué au Devoir lors d’un entretien téléphonique depuis la France.

« On ne peut pas écrire ce genre de livre si on n’est pas un fan. Je suis un fan de Star Trek totalement assumé. En revisionnant de vieux épisodes, j’ai eu une espèce de déclic et je les ai tous revus.Je me suis rendu compte que l’oeuvre reposait sur une architecture juridique très complexe. »

Star Trek fêtera ses 50 ans l’an prochain. Depuis 1966, elle a fait l’objet de cinq séries télévisées en plus des longs métrages. La première série mettant en vedette William Shatner (capitaine Kirk) et Leonard Nimoy (Spock) avait duré trois ans. Après une longue pause, Star Trek a fait un retour en force avec la série Star Trek Generation de 1987 avec Patrick Stewart dans le rôle du commandant. Les séries Deep Space Nine (1993-1999), Voyager (1995-2001) et Enterprise (2001-2005) ont suivi.

L’univers de Star Trek s’appuie sur la Directive première, une sorte de règle de non-ingérence qui vise à ne pas perturber les peuples que croise le vaisseau dans ses explorations. « Ce que propose Star Trek, c’est un projet social », résume M. Defferrard. « On va dans l’espace, mais c’est une exploration qui est en quelque sorte éthique et morale. […] Il y a très peu de violence dans Star Trek. »

« Très proche des Nations unies »

La Charte des planètes unies qui guide les personnages « est très proche de celle des Nations unies ». Qu’il s’agisse de présomption d’innocence ou du droit à la vie privée, les règles de droit trekiennes « sont des règles connues », précise-t-il. Or Star Trek permet de les mettre à l’épreuve « dans des situations absolument imprévisibles ».

Du « principe de pluralité » aux « frontières d’une justice pénale équitable », l’essai discute ces enjeux avec le plus grand sérieux en se référant tant aux lois qu’à des écrivains comme Isaac Asimov et à des penseurs comme Alexis de Tocqueville.

Des enjeux de droit jusque dans «Rambo»

Au-delà du plaisir évident que ce genre d’exercice intellectuel lui procure, le professeur y voit une façon de rendre la science juridique plus accessible. « Le droit est souvent perçu comme tatillon, liberticide. Il y a des règles tout le temps, c’est contraignant, etc. »

Or Star Trek montre aussi comment l’absence de droit peut nuire à une société, dit-il. « Quand on connaît bien la matière juridique, on s’aperçoit que les bonnes lois n’oppriment pas, mais qu’elles libèrent. […] Dans un épisode de Star Trek Enterprise, on voit justement qu’en l’absence de la directive première, il y a un vide juridique, et cela cause un drame. »

Pourquoi Star Trek et pas La guerre des étoiles ou Galactica ? D’autres fictions du genre abordent des enjeux juridiques après tout. « Il y a beaucoup de problèmes juridiques dans la dernière série Galactica ou dans Stargate », concède le professeur. « Dans La guerre des étoiles, ce sont beaucoup de problèmes de science politique ou de droit constitutionnel. Mais c’est dans Star Trek que j’ai vu le plus de questions juridiques, les plus diverses. Le droit est vraiment au coeur de la franchise. »

Mais encore ? « J’ai été fasciné par la cohérence juridique », dit-il en soulignant que l’univers a été créé il y a près de 50 ans et que « tout se tient ». « C’est pour cela que j’émets l’hypothèse que peut-être des professeurs de droit ont contribué à construire un système cohérent. »

Chose certaine, le créateur de Star Trek était un précurseur, dit-il. « C’est très prophétique. Gene Roddenberry était très en avance sur son temps. Le premier baiser interracial aux États-Unis, c’est dans Star Trek [entre le capitaine Kirk et le lieutenant Nyota Uhura joués respectivement par William Shatner et Nichelle Nichols]. On est en 1966. Ça a été un vrai scandale. »

M. Defferrard s’est par ailleurs permis d’autres audaces en matière de littérature juridique. Cette année, il avait même publié un article sur les enjeux de droits dans Rambo (« John Rambo : entre non-sujet de droit et droit à l’oubli »). « Je me suis intéressé au roman de David Morrell dont s’inspire le premier film. Le statut de Rambo quand il revient aux États-Unis suscite la réflexion juridique. »

Un précédent

Son essai sur Star Trek n’est donc pas le premier ouvrage intellectuel à se pencher sur le monde de Spock et compagnie. Loin de là. D’autres ont déjà écrit sur Star Trek et l’éthique ou encore Star Trek et la philosophie, et les liens de la série avec le droit ont aussi fait l’objet de colloques. Plusieurs oeuvres cultes ont en outre connu le même sort, qu’il s’agisse d’Harry Potter ou encore de Seinfeld. « C’est très répandu en Amérique du Nord, observe le professeur de la Sorbonne. On est beaucoup plus coincés en Europe. »

M. Defferrard prépare actuellement un nouvel article sur Star Trek pour la revue de droit de l’Université d’Ottawa. « Je m’aperçois qu’il y a d’autres aspects que je peux développer ». Heureusement pour lui, l’univers de Star Trek semble infini. « S’il y a de nouveaux films ou de nouvelles séries qui sont produites, comme je l’espère, je suis sûr qu’il y aura de nouveaux problèmes juridiques qui seront abordés. »

1 commentaire
  • Jérôme Faivre - Inscrit 18 août 2015 22 h 48

    Vive la science-fiction, le paradis des possibles !

    La richesse des débats juridiques dans Star Trek illustre la richesse du genre artistique auquel appartient cette série de science -fiction.
    Star Trek n'est qu'un petit morceau de la partie émergée d'un immense domaine artistique et littéraire qui, depuis des décennies, permet toutes les libertés et toutes les spéculations: la pure fiction spéculative ou prospective, dont la science-fiction est la forme la plus connue (et de moins en moins étroitement scientifique).
    Les Star War, Star Trek et autres opéras spatiaux sont les formes populaires dérivées de romans de science-fiction des années 50, les adaptations cinématographique apparaissant bien plus tard. Un peu comme le Seigneur des anneaux, paru en 1954, adapté réellement à l'écran au début des années 2000. Alien est né dans la Faune de l'espace, un recueil de nouvelles du canadien A. E. Van Vogt paru en 1950. La question de la règlementation sur l'interdiction des espèces envahissantes y est centrale :-)..

    Ce domaine est souvent négligé, réservé aux connaisseurs, snobé par le secteur littéraire «classique». Hors, il est riche de milliers de variations hardies, d'uchronies de toutes sortes, de plongées dans tous les univers mentaux et dans tous les possibles. Les questionnements juridiques y sont naturellement légion. Mais la voie est aussi ouverte à toutes les dérives dans tous les domaines, sciences humaines ou sciences «dures».

    Dans ces formes de récit, une différence majeure par rapport à la fiction «ordinaire»: l'auteur est vraiment Dieu et peut vraiment faire varier tous les paramètres. Il peut même rire de l'éternité. L'auteur applique le droit qu'il souhaite, que cela plaise ou non au Grand législateur ou à la Raison.
    Voir par exemple la saga des Cantos d'Hypérion de Dan Simmons: un autre regard sur notre Histoire humaine présumée, pour reprendre une formulation de prudence juridique si chère aux medias. La légitimité même de la Terre y est en jeu.
    Que les Vulcains soient avec vous!