Mis au monde par Hesse

À l’invitation du Devoir, près de 200 lecteurs ont partagé, en peu de mots, le souvenir d’une lecture d’été marquante, bouleversante. Voici le septième de douze textes publiés en exclusivité sur le Web.

Mon premier travail. Mon frère Roger m’avait trouvé un poste de commis-libraire chez Garneau, boulevard Henri-Bourassa, alors perchée au-dessus de la station de métro. J’y rencontrais les titres de la littérature comme autant de coups de foudre d’un soir. Sans lendemain, juste pour voir, jusqu’au jour où, déballant les offices du matin, je trouvai parmi les nouveautés du moment Siddhartha, de Hermann Hesse. Une réédition aux couleurs d’un trip d’acide capta mon intérêt. J’avais dix-sept ans.

En quatrième de couverture, on parlait de l’engouement des hippies et des étudiants gauchistes pour ce livre. J’étais ferré. Je me suis alors adressé à mon patron, Monsieur Archambault, l’ami de mon frère, pour connaître son avis. Il m’a dit que je n’étais peut-être pas rendu à ce niveau pour apprécier le roman, que je devrais commencer par un autre titre de Hesse : Narcisse et Goldmund.

Ce fut ma première histoire d’amour. J’y ai découvert le sens de ma vie au fil de celles de ces deux personnages liés par l’amitié. C’est probablement grâce à ce livre que j’ai plus tard choisi de devenir enseignant d’histoire. Ces deux personnages formaient le mode bicéphale de ma propre existence, où le passé embrassait l’avenir sans se soucier du moment présent. Pour la première fois de ma vie de lecteur, j’étais devenu celui que je voulais être, un pèlerin sur les sentiers de la création sauvé de la peste par le hasard d’une lecture. J’ai bien sûr lu Siddhartha par la suite et Peter Camenzind, et le Voyage en Orient et aussi le Jeu de perles de verre, mais c’est bien Narcisse et Golmund qui m’a mis au monde lors de cet été 1973.

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