Péladeau mis face à ses contradictions

Le chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau

Un florilège d’importants poètes et auteurs de L’Hexagone dénonce les paradoxes de Pierre Karl Péladeau (PKP) dans ses propos sur la culture. Dans une lettre ouverte dont Le Devoir a obtenu copie, les écrivains sonnent l’alarme devant le sort des mythiques éditions de l’Hexagone, cofondées en 1953 entre autres par Gaston Miron et Gilles Carle et encore propriété, via Québecor, du chef de l’opposition. La maison ne serait plus selon eux que « l’ombre d’elle-même », ayant déjà perdu « son âme et son identité dans le contexte du mercantilisme généralisé ».

« Il nous apparaît hautement paradoxal qu’à titre du chef du Parti québécois et ardent souverainiste, peut-on lire dans cette lettre, vous vous portiez à la défense du patrimoine et de la culture québécoise avec la plus grande énergie et qu’en même temps vous laissiez mourir, pour des raisons apparemment commerciales et financières, l’un des plus beaux fleurons de notre héritage littéraire, qu’on doit à des souverainistes de la première heure comme Gaston Miron, Gérald Godin, Fernand Dumont, Pierre Perrault, Yves Préfontaine, Pierre Vadeboncoeur, Michèle Lalonde, Nicole Brossard et tant d’autres, qui sont parmi les plus grands écrivains du dernier demi-siècle. »

Signé par des intellectuels importants — Pierre Ouellet, Jean Royer, France Théoret (ex-conjointe de l’ancien directeur de l’Hexagone, Alain Horic), Louise Marois, Francis Catalano —, le message acquiert un poids symbolique. Une vingtaine de cosignataires appuient la démarche, générations et styles confondus : Fernand Ouellette, Nicole Brossard, Pierre Nepveu, Denise Desautels, Louise Dupré, Thomas Hellman, Jean-Paul Daoust, entre autres, paraphent la missive.

Signe aussi Danielle Fournier, qui était directrice de la poésie à l’Hexagone depuis au moins huit ans, et qui a vu au printemps les livres qu’elle avait programmés être reportés, son salaire coupé sans préavis en juin, sans que son statut soit clarifié, malgré des demandes à la direction.

Pourquoi Péladeau ?

Pourquoi s’adresser à M. Péladeau ? D’autant que ce dernier, pour éviter les conflits depuis le début de sa carrière politique, s’est désisté des prises de décisions visant Québecor ? Parce que ces auteurs, sensibles forcément aux discours, voient une contradiction entre les paroles publiques du chef de l’opposition, qui défend la culture et le patrimoine, et la gestion d’une maison d’édition qui lui appartient encore, ne serait-ce que de loin. Ils espèrent voir Pierre Karl Péladeau mettre en pratique « les grands principes culturels [qu’il défend] en tant que chef de l’opposition en protégeant et en revitalisant l’un des plus importants acquis de [son] empire médiatique, qui n’est pas destiné à la seule rentabilité, comme on ose le croire, mais à incarner les idéaux [qu’il représente] en matière d’héritage et de création dans le champ littéraire et culturel ».

« C’est quand même un mécène, M. Péladeau. Et c’est paradoxal de le voir, via Québecor, financer d’une main le Festival international de la poésie de Trois-Rivières [depuis 2005] et couper dans l’Hexagone de l’autre », a indiqué Danielle Fournier en entrevue téléphonique. « J’ai peur qu’on garde le nom de l’Hexagone pour le prestige, et qu’on se mette à ne publier qu’un ou deux livres par année. Je suis certaine que les fondateurs de la maison se retournent dans leurs tombes. »

« Quand on entend PKP défendre la culture, la mémoire, le patrimoine d’un côté et d’un autre ne pas se préoccuper de la maison d’édition fondée par Gaston Miron, notre premier nationaliste, on voit qu’il est dans un paradoxe», a précisé Pierre Ouellet, qui a rédigé la lettre.

Martin Balthazar, vice-président à l’édition de Groupe Ville-Marie (GVM), qui gère l’Hexagone mais aussi VLB, La Bagnole et Typo, parlait il y a quelques semaines au Devoir de la baisse prochaine de la production poétique de l’Hexagone. La maison se concentrerait sur de deux à quatre titres par années. Cette stratégie est une de celles adoptées par GVM pour répondre aux difficultés financières entraînées par la chute de vente de livres. C’est aussi ce qui motive le déménagement, dans quelques jours, de GVM et de Libre Expression (aussi propriété de Québecor) sous un toit commun. Autre élément au dossier: selon Danielle Fournier, la production chez la collection Typo est aussi en baisse.

Balthazar nie

L’attaché de presse de PKP, Bruno-Pierre Cyr, a répondu que « M. Péladeau n’étant pas administrateur de la compagnie Québecor, il n’a pas à réagir » à la missive.

Joint en fin de journée, Martin Balthazar, de GVM, est tombé des nues en prenant connaissance de la lettre. «C’est vrai qu’on réduit les parutions, mais pour toutes les maisons de GVM. Ça ne cible pas l’Hexagone. On est déficitaire présentement, et plus on publie, plus on perd. On faisait 87 nouveautés [toutes bannières confondues] en 2014, en 2016 il y en aura 60 ou 65. La mission de l’Hexagone n’a pas changé, il suffit de lire notre programme de rentrée [...] Il est vrai qu’il y a des auteurs de la maison à qui on a refusé leurs derniers manuscrits, pour diverses raisons. On va cibler effectivement un peu plus les choses en poésie.»

Balthazar précise que jamais Québecor ne lui a fait de demandes de rentabilité. « Il n’a jamais été question qu’on fasse de l’argent à l’Hexagone, ni même chez VLB ou à La Bagnole, mais je me dois de limiter les dégâts.»

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