Pères et fils

Mario Vargas Llosa
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Mario Vargas Llosa

Entre la fable et la radioscopie du Pérou contemporain, Le héros discret, le 17e roman de l’écrivain péruvien nobélisé Mario Vargas Llosa, se nourrit de la corruption, de la perte des valeurs morales, du déchirement chronique entre l’Europe et le Nouveau Monde.

À Piura, première ville espagnole d’Amérique du Sud, un « mouchoir de poche » près de la frontière de l’Équateur, le patron d’une entreprise de transport péruvienne, Felícito Yanaqué, est l’objet d’un mystérieux chantage et d’une tentative de racket mafieux. Mais ce petit Indien têtu, parti de rien, marié et père de famille entretenant aussi une jeune maîtresse, va refuser de plier. Il se rappelle les paroles de son père : « Un homme ne doit se laisser marcher dessus par personne. »

À Lima, 1000 kilomètres plus au sud, don Rigoberto est le prospère directeur d’un cabinet d’assurances qui s’apprête à partir à la retraite. Dilettante épris de culture, le regard tourné vers l’Europe — où il fait religieusement avec sa seconde femme, Lucrecia, son voyage annuel loin de « Lima l’Horrible » —, il est convaincu qu’au Pérou, « la barbarie finit par tout dévaster ». Un personnage déjà rencontré dans Éloge de la marâtre et Les cahiers de don Rigoberto (Gallimard, 1990 et 1998), qui relataient tous les deux des épisodes ultérieurs de son existence.

Démon d’après-midi

Fonfon, son fils unique adolescent, lui raconte depuis quelque temps qu’un curieux personnage lui apparaît. Ce qui inquiète son père, qui y voit tantôt des hallucinations, tantôt le diable en personne. Voyons-y plutôt un clin d’oeil au Docteur Faustus (Livre de Poche) de Thomas Mann. Qu’il soit vrai ou faux, le récit de ces apparitions et les conversations qu’il a avec son fils le bouleversent.

Mais le riche et fringant propriétaire octogénaire de la compagnie d’assurances, Ismael Carrera, décide d’épouser sa gouvernante, Armida, 38 ans plus jeune que lui… Ses deux bons à rien de fils, qui convoitaient déjà sa fortune comme des vautours tout en souhaitant sa mort, prendront tous les moyens pour s’opposer à ce mariage, qui fait aussi scandale dans la bonne société de Lima.

Ayant servi de témoin au mariage de son patron, don Rigoberto sera plongé malgré lui dans la tourmente. Les deux récits finiront par se télescoper de manière habile.

 

L’auteur de La ville et les chiens et de La maison verte, qui a aujourd’hui 79 ans, sait toujours se faire l’écho des fractures et des tensions qui caractérisent le Pérou d’aujourd’hui. Lui qui jongle depuis cinquante ans avec la littérature et la politique livre cette fois un roman plutôt intime même s’il aborde — sans toutefois vraiment y plonger — le spectre de la corruption endémique au Pérou. Entre l’esquisse baroque et le portrait social engagé, ce nouveau roman est une sorte d’hybride entre La tante Julia et le scribouillard et Conversation à La Catedral (paru en 1969, mais depuis peu offert dans une toute nouvelle traduction chez Gallimard).

Du reste, c’est surtout l’histoire des fils contre les pères. Et une réflexion amusée, mais aussi plus profonde sur le thème de la transmission. Solide, mais sans doute pas le livre le plus essentiel de cet écrivain majeur.

Le héros discret

Mario Vargas Llosa, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès, Gallimard, Paris, 2015, 480 pages

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