Ces générations qui ne se ressemblent pas

Comment ressaisir le nazisme, pas comme phénomène, mais individuellement, au plus près de soi ? Quel est cet héritage maudit, l’ignominie de l’eugénisme par exemple, jadis prôné par la haute culture allemande ?
Photo: Agence France-Presse Comment ressaisir le nazisme, pas comme phénomène, mais individuellement, au plus près de soi ? Quel est cet héritage maudit, l’ignominie de l’eugénisme par exemple, jadis prôné par la haute culture allemande ?

Comment soutenir une filiation odieuse ? De l’austère pasteur Sanderling (de son vrai nom Florens Christian Rang), ami de Benjamin, de Buber, de Hofmannsthal et de Scholem à Anne Weber, écrivaine bilingue d’identité allemande et de résidence française, le feu couve. Question de consanguinité et de mémoire ? C’est un combat intérieur, une lente métamorphose.

Vaterland en est le récit. « Il s’agira d’un Allemand qui a passé une quinzaine d’années en Pologne. De mon arrière-grand-père. Pour le dire tout de suite : mon arrière-grand-père n’a pas envahi la Pologne. La région de Poznan, où il a vécu, avait déjà été rattachée à la Prusse en 1815. » Entre eux deux, le nazisme laisse des cicatrices indélébiles.

Quatre générations. Entre Sanderling et Weber, il y a le grand-père d’Anne, nazi convaincu, et son père, qui rejette ces guerriers. Mais ce pasteur Sanderling, un théologien sûr de lui, illuminé de foi, mort en 1924, qui fut aussi philosophe et écrivain, fut-il plus qu’un excentrique, comme on veut le penser désormais ? Weber reprend l’enquête, et elle s’y expose sans relâche, donnant un livre magnifique sur ce qui ne peut être omis, oublié, ni faits ni engrenages.

Décryptage

 

Comment ressaisir le nazisme, pas comme phénomène, mais individuellement, au plus près de soi ? Quel est cet héritage maudit, l’ignominie de l’eugénisme par exemple, jadis prôné par la haute culture allemande ? Les nazis ne sortaient pas de rien.

Weber a bien du courage. Elle l’écrit en allemand, puis se traduit en français, deux livres indissociables, européens, qui transforment l’héritage des haines en effroi. Haine des Polonais, haine des malades mentaux, considérés comme improductifs. Le petit monde à part des Allemands dominants a laissé des écrits rigoristes, le souvenir de la germanisation forcée, des pratiques meurtrières issues d’un romantisme volontariste et d’un idéalisme qu’on voudrait inimaginable dans l’Europe d’aujourd’hui.

Réfléchissant avec des amis juifs, Weber s’est rendue à Poznań pour donner du corps à la réalité. Outre le château prussien, elle constate l’effacement de l’histoire, dans cette Pologne embarrassée et meurtrie par les crimes sur son sol. Témoin, le vieil hôpital psychiatrique, où les premiers passages à l’acte nazis consistèrent à gazer les malades sur place.

Sanderling, qui avait visité l’établissement, s’était insurgé de l’existence de ces vies douloureuses ; il avait demandé pourquoi on ne pouvait pas les délivrer / s’en défaire / les supprimer au plus vite : « Pourquoi n’empoisonnez-vous pas ces gens ? » Les écrits sont têtus.

Héritage toxique

 

Reconstituer le temps est un long processus. « Je ne peux pas comprendre avec empathie », constate l’auteure, frissonnante. Son aïeul ? « C’est lui qui aide les autres à se relever, à se hisser à sa hauteur, et non l’inverse. Il y a là une fierté et une dureté extrême envers lui-même dont je ne vois pas bien comment elles peuvent se concilier avec la bonté et la clémence envers autrui. »

Cerner cet homme, puis le fils, n’est ni juger, ni excuser, ni passer l’éponge. Dix mille êtres humains — « incapables de travailler », écrivait Sanderling —, ont été liquidés dans cet hôpital en huit mois, quinze mille jusqu’en 1945. Après les Lumières s’implanta la productivité. La religion l’imposa, avec un surcroît d’extrémisme illuminé. La politique suivit. Mais ce fondement destructeur contamine notre monde.

Cette « malformation héréditaire », écrit-elle, nommant ainsi la germanitude. Même si son père est agacé, elle poursuit, ébranlée : tout pèse sur la conscience mortifère du made in Germany. D’où l’intérêt de cet ouvrage, sa démarche autour de « la soif de sang cannibale » qui s’éveilla en Allemagne, pas seulement comme un héritage singulier ; ce qui l’universalise est que personne ni aucun peuple n’est exempt de tache sur son trousseau de clés. Se décaler, c’est voir.

Vaterland

Anne Weber, Seuil, Paris, 2015, 233 pages

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