Renaître dans le chaos mexicain

Goldman raconte le mystérieux enlèvement de 12 jeunes, en 2013, devant le bar Heavens de la Zona Rosa, un quartier central et touristique de Mexico.
Photo: Marco Ugarte Associated Press Goldman raconte le mystérieux enlèvement de 12 jeunes, en 2013, devant le bar Heavens de la Zona Rosa, un quartier central et touristique de Mexico.

S’installer à Mexico, c’est s’installer dans un pays. La ville déploie son lacis de rues et d’artères sur un immense territoire haut perché, où chaque colonia forme un éclat cohérent du grand tout. En 2012, quand Francisco Goldman s’impose deux ans de vie dans le Distrito Federal — où il a déjà un pied-à-terre depuis plus de 20 ans —, c’est pour réaliser un projet cathartique à l’échelle du lieu : apprendre à conduire dans le chaos de la capitale mexicaine.

L’élément déclencheur de cet étrange procédé, qui n’occupe que la première partie de ce long récit, est dramatique : cinq ans plus tôt, sa femme Aura mourait dans un accident de surf sur la côte ouest du Mexique. Surpris par le retour d’un violent chagrin, l’écrivain et journaliste américain a supposé qu’il lui fallait replonger dans « la ville d’Aura », y réaliser un circuito interior pour clore, enfin, son deuil. Ce cycle régénérateur devenu livre reprend, pour la symbolique, le nom de la grand-route qui ceinture le centre de Mexico et celui, tout aussi à-propos, d’un poème d’Efraín Huerta cité en liminaire. « On appelle l’amour / le circuit, le court, le très court / circuit intérieur dans lequel nous brûlons. »

Obsédé par la grille des rues de son Guía Roji, où se trouve consigné l’« illimité métaphysique borgésien » de Mexico, Goldman entreprend son projet urbain sous forme de « performance », sorte de « rituel de deuil » dédié à sa femme. La circulation, les gens au volant, la charge culturelle de lieux qu’il fréquente en habitué le fascinent, tant à pied qu’en voiture. Depuis Roma, le dynamique quartier hipster, il détaille ses migrations parfois sans but, s’ajuste au caractère typé des colonias, dérive d’un sujet et d’un souvenir à l’autre, fréquente les bars comme les églises. Il est dans l’ombre de sa femme. C’est un homme qui a mal, qui le dit et qui se cherche. Où il va, il l’ignore lui-même.

Mais cette traversée concrète de la ville n’est pas qu’un affranchissement de soi ; c’est aussi un prétexte pour remettre son chapeau de journaliste, métier qu’exerce Goldman en parallèle à celui de professeur. Nombreux sont les apartés, souvent impromptus, sur la politique, la violence, la corruption et la contestation du pouvoir — entre autres sur le mouvement étudiant #YoSoy132, né durant la campagne présidentielle de 2012 qui a porté au pouvoir Enrique Peña Nieto sur la promesse d’un « nouveau PRI ». Ce vieux parti, associé de longue date au crime organisé et à la stagnation du pays, de même que son rival, le PRD, sont d’ailleurs disséqués avec minutie par Goldman.

Sur le narcotrafic

Au milieu du récit, le fil se rompt. Délaissant le ton intime et aléatoire de son circuito interior, Goldman entreprend de raconter le mystérieux enlèvement de 12 jeunes, en 2013, devant le bar Heavens de la Zona Rosa, un quartier central et touristique. Et l’écrivain de se lier au journaliste d’El País envoyé pour couvrir l’affaire, avec lequel il multiplie les virées dans Tepito, le quartier pauvre et réputé dangereux où vivaient les disparus. C’est le début d’une incursion dans un Mexique violenté, immensément complexe, où les morts vivent encore.

Où sont les jeunes et qui les a enlevés, en plein jour, dans ce quartier soi-disant ratissé par la police et truffé de caméras ? Serait-ce que Mexico, la capitale démocrate et combative, encore épargnée par le narcotrafic, vient de tomber dans le giron des puissants cartels ? Goldman a fait enquête et restitue ses conclusions. Dans un style très libre, il revient sur les chassés-croisés politiques contradictoires et sur le long combat des familles pour obtenir la vérité — chose souvent vaine au Mexique, où corruption et impunité gangrènent les instances officielles. En post-scriptum, Goldman établit même des liens, quoique ténus, entre cet enlèvement et celui des 43 étudiants d’Iguala, en septembre 2014, dont la résonance fut planétaire.

Bien que son travail acharné et pragmatique examine avec une rare ténacité la « fracture » que représente le DF dans le pays, Goldman n’est pas facile à suivre. Cette deuxième partie est un labyrinthe de noms, de pronostics et de bonds temporels livrés dans un fouillis parfois rebutant, que les non-initiés trouveront aride. En revanche, là où son circuito interior premier rejoint ce reportage très terrain, et surtout très humain, c’est dans la mort. Dans la solitude et la dignité des familles, dont il a écouté les histoires assis dans leur salon ou sur le pas de leur porte, il a sublimé la sienne — se retrouvant, lui, en luttant au nom de la douleur des autres.

Circuit intérieur

Francisco Goldman, traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillemette de Saint-Aubin, Christian Bourgois, Paris, 2015, 406 pages

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