Le bonheur est dans le plat

L’intérêt pour la préparation de la nourriture accompagne Maryse Condé toute sa vie.
Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse L’intérêt pour la préparation de la nourriture accompagne Maryse Condé toute sa vie.

Écrire et cuisiner : ces deux passions se partagent le coeur de Maryse Condé depuis l’enfance. Celle qui n’a jamais voulu hiérarchiser l’une ou l’autre de ces activités partage découvertes culinaires et récits de voyage dans Mets et merveilles, nouvel ouvrage autobiographique qui fait suite à La vie sans fards (JC Lattès, 2012), mais surtout à Victoire, les saveurs et les mots (Mercure de France, 2006), évocation de la vie de sa grand-mère maternelle.

Élevée par une mère qui ne valorisait pas le métier de Victoire, cuisinière de métier travaillant pour une famille de « blancs-pays », très tôt, l’enfant se réfugie dans la cuisine dès qu’elle en a l’occasion et s’amuse à modifier les recettes traditionnelles reproduites par les domestiques. Ce qui, hélas, ne lui vaut aucun encouragement de la part de cette mère dont le jugement est sans appel : « Seules les personnes bêtes se passionnent pour la cuisine. » Ce que la narratrice devenue adulte explique par « le mélange de dévotion et de honte » que celle-ci éprouvait envers sa propre mère. Cette attitude, loin de la décourager, incite la jeune fille à continuer ses expériences avec le sentiment, chaque fois qu’elle pénétrait dans la cuisine, de « transgresser, de braver un interdit ». Elle associe alors sa passion pour la cuisine à un « rêve de liberté », qui fait partie intégrante de sa personnalité.

Partout sur la planète

Cet intérêt pour la préparation de la nourriture l’accompagne toute sa vie, alors que sa notoriété comme romancière l’amène aux quatre coins de la planète. Chacune de ces pérégrinations est en même temps une enquête sur les mets en usage dans les endroits visités, car pour elle, la cuisine est un art, mais aussi un élément culturel de premier plan : « La cuisine d’un pays traduit le caractère de ses habitants et transfigure l’imagination. Visiter un supermarché est aussi instructif que parcourir un musée ou une salle d’exposition. »

Et le lecteur de la suivre de l’Angleterre à la Jamaïque et de l’Inde au Japon et en Afrique du Sud. Récits de voyage tous plus captivants les uns que les autres au cours desquels Maryse Condé nous livre « sans fard » ses réactions. À Cuba, regret de n’avoir pas suffisamment admiré la vieille ville, « ensemble architectural si rare et précieux dans nos pays caribéens où tout semble toujours le fruit sommaire de la rapine et du troc ». En Inde, malaise devant des manifestations de racisme et déception devant les mets présentés. Déception encore lorsque, de retour en Guadeloupe après plusieurs années d’exil, elle se rend compte que la pizza a remplacé les plats traditionnels. Aux États-Unis, étonnement de trouver délicieux un pâté d’insectes apprêté à la manière camerounaise. En Afrique du Sud, alors qu’elle se permet des incursions dans la cuisine d’une villa où elle habite, elle se fait dire par l’une des servantes : « Les vraies dames ne se soucient pas de faire à manger. » Heureusement, ce genre de réaction est assez rare et les hôtes sont généralement flattés de partager leur savoir avec l’écrivaine, qui tente ensuite de reproduire ses découvertes pour ses amis. Car pour Maryse Condé, la notion de plagiat, en cuisine, n’existe pas.

Cannibalisme littéraire

Ces voyages fournissent également à la romancière le sujet de certains de ses livres. D’un séjour au Cap, elle tire son Histoire de la femme cannibale, inspirée d’un meurtre commis par une femme noire qui, après avoir assassiné son mari, l’avait découpé en petits morceaux et mangé. Condé découvre ensuite le Manifeste anthropophage d’Oswald de Andrade (1928), dont elle s’inspire pour écrire son manifeste cannibale, proposant la notion de cannibalisme littéraire. Ce texte, qui fit beaucoup de bruit, elle le décrit comme étant « à la fois une thérapie moqueuse et une réflexion profonde sur la complexité de la littérature postcoloniale ».

À la suite de tous ces périples, Maryse Condé redécouvre ses villes d’adoption, New York d’abord, où elle a enseigné à l’Université Columbia durant une dizaine d’années, puis Paris, où elle habite maintenant : des lieux dont elle vante les ressources quasi illimitées. Elle conclut de son parcours que la cuisine a tout de même un certain avantage sur l’écriture, car si l’écrivain, quand il vieillit, « vit dans la terreur de radoteur, de répéter toujours et encore le même ouvrage », pour la cuisinière, au contraire, « la répétition est gage d’excellence ».

Bienheureux ceux qui ont eu le plaisir de goûter aux mets préparés par celle qui dit avoir « commencé à cuisiner au même moment qu’[elle] apprenai[t] à écrire et à compter ». Quant aux autres, ils peuvent apprécier ces récits qui mettent l’eau à la bouche.

Mets et merveilles

Maryse Condé, JC Lattès, Paris, 2015, 377 pages