Chambres avec vue

« La vie de la plupart des hommes est un chemin mort et ne mène à rien. Mais d’autres savent, dès l’enfance, qu’ils vont vers la mer inconnue. Déjà l’amertume du vent les étonne, déjà le goût du sel est sur leurs lèvres… Il leur reste de s’y abîmer ou de revenir sur leurs pas. »

Prenant acte de ces lignes de François Mauriac, mais sans forcément revenir sur ses pas, Michaël La Chance revisite quelques moments-clés de son propre passé. Chacune des « épisodies » qu’il partage ici est conçue comme une chambre de l’Hôtel du Temps, un lieu accidentel et inventé « où l’enfant fantôme côtoie les messagers de la mémoire, où des portes s’ouvrent parce que d’autres se ferment ».

Né à Neuilly-sur-Seine, près de Paris, en 1952, Michaël La Chance a évolué entre la France, la Grande-Bretagne et le Québec, avant de reprendre la direction de Paris au milieu des années soixante-dix pour y poursuivre des études de philosophie et de sociologie. Une époque de bouillonnement intellectuel pendant laquelle il a eu la chance de fréquenter les cours de Foucault, Deleuze ou Barthes.

Prof, poète, essayiste, prosateur en tous genres, romancier (De Kooning malgré lui, Triptyque, 2011), il livre avec Épisodies un ouvrage hybride à l’écriture particulièrement ciselée. Un mélange de poésie, de réflexion philosophique sur le temps, d’autobiographie partielle sous forme de fragments. Un alliage serré d’anecdotes (ou d’épisodes) et de poésie du quotidien certes méditatif, mais qui ne s’enferme pas dans l’hermétisme.

On y est à l’affût des instants de grâce, de certaines découvertes majeures, de quelques rares illuminations existentielles ou esthétiques. Telle cette inoubliable scène de camera obscura, où un paysage de montagne, perçant à travers le trou d’une serrure, s’affiche renversé sur le mur d’un corridor sombre. Un instant qui semble à lui seul condenser le projet de Michaël La Chance : « Qu’est-ce qu’une épisodie ? Ce n’est pas un segment dans une chaîne d’événements, c’est un commencement permanent, qui trouve toujours dans le présent une façon de s’actualiser. Alors une expérience à première vue banale reflète l’enjeu de l’existence. »

Passant d’un lieu à l’autre, sautant entre les époques, on s’y promène entre le massif de la Chartreuse, New York, l’Irlande et Montréal, entre Long Island et le Montreux Palace, dans un pensionnat anonyme aussi bien qu’à Paris, où le quartier de Montmartre peut prendre la forme d’un « archipel de jours blafards enroulés autour de quelques lampadaires ».

On y croise Romain Gary, Claude Vivier, Gaston Miron, Patrick Straram, Francis Bacon, François Bujold ou Paul Hébert. Des professeurs, des artistes reconnus ou inconnus, quantité d’anonymes qui lui auront enseigné chacun à leur façon le risque d’être soi.

Un très beau livre à la densité hors de l’ordinaire.

Un extrait de «Épisodies»

« J’ai fracassé mes bouteilles d’encres au café en posant sèchement mon sac de toile par terre. Je ne m’en suis pas aperçu immédiatement, les encres ont coulé à travers le tissu, elles ont taché mes vêtements. La journée a été longue, aussitôt revenu chez Mary sur Sloane street, je pose le sac dans la baignoire afin de lui donner un vigoureux coup d’eau. Cela semblait une bonne idée, de laver le sac avec tout ce qu’il contient, avant de rescaper ce qui peut l’être. Je n’avais pas prévu que les encres Winsor & Newton maculeraient l’émail du bain de façon permanente, qu’elles laisseraient la longue trainée d’un arc-en-ciel liquéfié. C’est une rencontre entre le désastre et la beauté? Je tente de décrire ce moment, et je dois avouer que mes phrases ne sauraient donner prise dans le réel aussi efficacement que les encres fixent une image. Comme si, à retourner le moment selon ses axes de rotation, j’y découvre une question. Pourquoi de tels incidents ont-ils le pouvoir de rassembler mille souvenirs ? Les couleurs des flacons brisés se seront incrustées au fond de la baignoire, plus fortement que mes descriptions ne tiennent aux situations. Qu’importe, j’avance un mot, puis un autre, avec l’espoir d’observer le moment où le langage déposera ses nœuds dans le réel. »

Épisodies

Michaël La Chance, La Peuplade, Chicoutimi, 2014, 264 pages