L’urgence de dialoguer avec l’Islam

En examinant la politique de Barack Obama ou de Stephen Harper, l’anthropologue Gilles Bibeau ose, dans son essai La généalogie de la violence, se demander « comment terrorisme et contre-terrorisme s’engendrent mutuellement dans le face-à-face de deux folies guerrières ». Il décèle dans cette lutte un problème abyssal qui, dépassant l’usage clandestin ou officiel des armes, cache des visions du monde pas nécessairement incompatibles.

Pour combattre le terrorisme, les appels aux droits de la personne, à la démocratie et à la liberté découlent, comme l’explique l’anthropologue québécois, de « la morale occidentale héritée du Siècle des lumières ». Si cette morale laïque semble parfois inconciliable avec d’autres visions du monde, par exemple, avec celle del’Islam, c’est, selon lui, que l’Occident oublie la leçon que Claude Lévi-Strauss lui donna, en 1952, dans Race et histoire.

À la suite de recherches sur les peuples dits primitifs, l’ethnographe français concluait : « La civilisation implique la coexistence de cultures offrant entre elles le maximum de diversité, et consiste même en cette coexistence. » Seule une « nouvelle pensée des Lumières », sorte de « vision plurielle du monde », pourrait, estime Bibeau, faire comprendre qu’au lieu du prétendu choc entre l’Islam et l’Occident, c’est l’affrontement au sein de chacun des deux ensembles sociopolitiques qui devient révélateur.

Il s’agit du conflit entre progressistes et conservateurs. Bibeau reproche aux experts occidentaux de tendre « encore trop souvent à ignorer le fait qu’il existe de nos jours, à côté d’un réel néofondamentalisme islamiste, un puissant mouvement réformiste », reflété notamment par les anthropologues Youssef Seddik et Malek Chebel.

Il a le discernement de leur proposer une réflexion sur l’altérité humaine pour sortir du cercle vicieux de l’opposition entre terrorisme et contre-terrorisme. Cela leur permettrait de se rendre compte que la blessure infligée autrefois par le colonialisme au monde islamique ne s’est pas encore cicatrisée.

Bibeau est, à un très haut point, conscient de la funeste hésitation des Occidentaux à interpréter leurs rapports avec l’Islam à la lumière de l’histoire et de l’anthropologie. Il résume la situation par la phrase la plus pénétrante de son livre : « “On ne négocie pas avec des terroristes”, tel est le mot d’ordre d’une pensée radicalement dépolitisée. »

Ce mot, Bibeau le rapproche de la profession de foi messianique plus que politique d’Obama devant l’académie militaire de West Point en mai 2014 : « Je crois dans l’exceptionnalisme américain de toutes les fibres de mon être. » Comment peut-on opposer l’idée de la mission des États-Unis, voire de tout l’Occident, à celle de la mission des musulmansradicaux, sans entretenir un esprit guerrier ? Nous sommes loin du dialogue entre les cultures.

Généalogie de la violence. Le terrorisme : piège pour la pensée

Gilles Bibeau, Mémoire d’encrier, Montréal, 2015, 248 pages


 
7 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 août 2015 05 h 48

    … pourquoi ?

    « Il a le discernement de leur proposer une réflexion sur l’altérité humaine pour sortir du cercle vicieux » (Michel Lapierre, collaboration)

    De ce discernement heureux, et de ce cercle où des similitudes s’étonnent ou s’ébranlent et s’aveuglent entr’elles, comment et que faire réfléchir sur l’altérité humaine pendant que l’adversité cherche à questionner ou limoger l’existence de l’autre, de cet autre dont on refuserait son extériorité (A, Totalité et Infini) ?

    Comment et …

    … pourquoi ? - 8 août 2015 -

    A : https://fr.wikipedia.org/wiki/Totalit%C3%A9_et_infini

  • Fernand Laberge - Abonné 8 août 2015 09 h 49

    Idéologie, vraiment ?

    Cela suppose un lien entre Islam et terrorisme d'une part, et une dichotomie Occident/Orient d'autre part. Or le terrorisme s'exerce aussi par des dits Musulmans sur d'autres Musulmans et par des Occidentaux sur d'autres Occidentaux... Si historiquement le libéralisme est né en Europe, cela n'en fait pas moins une valeur débatue universellement et depuis toujours confronté à la résistance de pouvoirs qui se justifient de valeurs «supérieures» aux individus (la lutte aux opresseurs du prolétariat dans le communisme, la lutte aux mécréants dans l'Islam...). Cela n'a pas empêché le pacte germano-soviétique ou les luttes fratricides actuelles au Moyen-Orient. L'Islam fait plutôt figure de prétexte instrumentalisé par tous les camps. Peut-on vraiment croire, malgré le libellé de l'accusation, qu'un Raïf Badawi est emprisonné pour «insulte à l'Islam» ou parce que ce type de discours menace les petits et grands intérêts locaux ? Et c'est tout aussi vrai d'autres défenseurs du libéralisme emprisonnés au prétexte de «terrorisme». Ici même, qui peut affirmer avec certitude que les puissants instruments de lutte au terrorisme ne serviront toujours qu'à cette fin ? Est-ce vraiment la chute d'une idéologie au profit d'une autre qui explique la fin de l'URSS ou l'évolution économique de la Chine ? Peu importe l'idéologie, on en revient toujours aux intérêts particuliers...

  • Bernard Terreault - Abonné 9 août 2015 08 h 29

    Le problème

    C'est que l'Occident a le plus ouvent combattu les mouvements progressistes ou modérément laïcisants dans les pays musulmans, pour défendre des intérêts économiques, le tout au nom du combat contre le communisme. Et ça continue, témoin notre appui aux monarchies du Golfe.

  • Yann Ménard - Inscrit 9 août 2015 15 h 19

    Dialoguer?

    Dialoguons avec des gens qui sont en train de commettre un réel ethnocide religieux à coups de crucifixions et de lapidations, pendant qu'ils s'échangent des milliers d'esclaves sexuelles incluant des fillettes pré-pubères. Oui, dialoguons et nous devrions parvenir à nous entendre, pour peu que nous comprenions à la base que tout ça est certainement beaucoup de notre faute.

    • Lucien Cimon - Abonné 10 août 2015 15 h 02

      Ce que vous décrivez là existe; mais c'est le résultat de l'utilisation que certains petits potentats font de l'islam pour se donner du pouvoir. Ils s'en servent pour exercer leur emprise sur leur groupe d'appartenance, et, ensuite, se servir des ressources de ce groupe pour étendre leur domination sur d'autres communautés.
      Ils appliquent en somme le même schéma d'action que les rois de la finance.
      Lucien Cimon

  • Martine Chiquette - Abonnée 9 août 2015 16 h 34

    La blessure

    Vous répétez que "la blessure infligée autrefois par le colonialisme au monde islamique ne s'est pas encore cicatrisée."
    Le monde islamique a envahit et colonisé de vastes étendues de l'Europe du sud (invasion mauresque) et de l'Europe de l'est (Empire Ottoman) pendant des siècles, alors que les européens n'ont colonisé l'Afrique du nord que pour moins de 200 ans.
    Qu'en est-il alors de la blessure qu'aurait subit les européens?
    Pourrait-on en finir avec le "sanglot de l'homme blanc"?