Romain Gary: l’ultime révérence de l’enchanteur

Décoré d’un prix Goncourt en 1956, Romain Gary est un écrivain sophistiqué ; ses constructions sont diaboliques.
Photo: Archives Agence France-Presse Décoré d’un prix Goncourt en 1956, Romain Gary est un écrivain sophistiqué ; ses constructions sont diaboliques.
Toute sa vie, l’auteur de La promesse de l’aube et des Racines du ciel a joué avec l’idée du suicide. Le 2 décembre 1980, dans son appartement de la rue du Bac à Paris, il passe à l’acte. Sous le nom de Gary et sous le masque d’Émile Ajar, il n’a pourtant jamais été aussi inspiré et prolifique. Troisième texte d’une série estivale sur les disparitions marquantes d’écrivains.
 

Cette scène, vous n’y croirez pas, mais elle est vraie. On est en 1975, Valéry Giscard d’Estaing joue les châtelains haute technologie à l’Élysée et un écrivain illustre, résistant de la première heure, aviateur à la gueule cassée, mais beau comme Clark Gable, décoré d’un prix Goncourt en 1956, prend le maquis à Genève. Voyez-le, résidence Moillebeau, un bloc de béton. Il s’enferme dans un studio, barbe de boyard, pupilles fauves, il joue à la roulette, ou plutôt non, il écrit et c’est tout comme. Il est tous les personnages d’une histoire qui est la sienne, il les fait parler, en rut, en rupture, et l’encre gicle sur la page — parce que, pour une fois, il ne dicte pas. Pendant quinze jours, il fait le diable dans un nuage de cigare — un Zino Davidoff évidemment.

Cet homme, c’est Romain Gary. Il a 60 ans et ce livre qu’il écrit en bandit, il ne le signera pas de son nom. Celui qui est censé l’écrire, c’est son petit-cousin Paul Pavlowitch, un sauvageon aux épaules de matelot qui a longtemps été comme un fils pour lui et qui est son double à présent sur la scène publique. Il lui a assigné un rôle : incarner Émile Ajar.

Vous n’y comprenez rien ? Normal. Gary est un écrivain sophistiqué ; ses constructions sont diaboliques. En 1973, l’auteur de La promesse de l’aube est atteint du syndrome du paon : il n’en peut plus qu’on célèbre ses plumes — mollement, qui plus est —, il voudrait qu’on écoute son chant comme à la première heure. Il se rêve en Apache des lettres. Il écrit une histoire d’amour entre un employé de bureau et un python, Gros-Câlin, qu’il signe Émile Ajar. Mercure de France — une filiale de Gallimard, son éditeur habituel — publie l’oeuvre sans se douter qu’elle est écrite par Gary. La critique s’emballe, le public galope, Gary est aux anges.

Un feu d’artifice

Mais certains soupçonnent la manigance. La langue est trop timbrée. Ne serait-ce pas celle d’un mandarin défroqué ? Raymond Queneau ? Louis Aragon ? Un an plus tard, Gary alias Ajar frappe encore avec La vie devant soi. Fanfare : il décroche le Goncourt. C’est là que Paul Pavlowitch entre en scène : Romain Gary lui demande d’être Émile Ajar sous les projecteurs. Mais catastrophe : un journaliste identifie Paul Pavlowitch et met au jour son lien avec Romain Gary. En cette année 1975, résidence Moillebeau, Gary organise la riposte : il écrit Pseudo, livre où il déballe tout du point de vue de son cousin, dans un feu d’artifice façon vaudou. Il met en scène Paul Pavlowitch qui raconte comment il écrit sous le nom d’Émile Ajar et subit l’emprise d’un « Tonton Macoute », que le lecteur ne peut qu’identifier à Gary. À son propre sujet, Gary écrit ceci sous le masque de Pavlowitch : « Je pensais à Tonton Macoute, qui est un écrivain notoire, et qui avait toujours su tirer de la souffrance et de l’horreur un joli capital littéraire. » C’est ce qui s’appelle exécuter un auteur. Le fils, le père, le cousin, tous passent à la trappe. La pulsion suicidaire rejaillit en courant romanesque.

La scène que vous allez lire à présent aurait pu figurer dans Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable, ce roman hanté par l’impuissance que Gary publie en 1975. Mais son oeuvre est plus ironique que la vie. Ce 2 décembre 1980, la France de Giscard déprime. Et Gary marche sous un ciel qui goutte en filasses. Il vient de déjeuner avec Claude Gallimard, il a fumé un cigare, Davidoff, évidemment. Il est de retour à la maison, rue du Bac, il se déleste de tout sauf d’un sous-vêtement rouge, il cache sa tête sous un peignoir de la même couleur. À cette heure, le monde est un buvard sinistre. Il a toujours eu peur de la tombée de la nuit. Il dirige le canon d’un Smith Wesson 38 vers sa bouche et il presse sur la détente. Il a 66 ans, un fils adoré de 18 ans, Diego Alexandre Gary, qu’il a eu avec l’actrice Jean Seberg.

Violence absolue

 

Alors, pourquoi ce tomber de rideau ? Pourquoi cette violence absolue, tellement préméditée alors que Gary paraît presque serein, après le cataclysme du suicide de sa seconde épouse, Jean Seberg, en 1979 ?

Leïla Chellabi, une danseuse longiligne et élégante, partage sa vie, rue du Bac. Il a accompagné Diego au bac, lui a fait réviser ses cours d’histoire. Maurice Schumann — un ponte du gaullisme — lui a proposé le fauteuil de Joseph Kessel à l’Académie française. Il vient de signer Les cerfs-volants, beau roman sous le nom de Gary. Il n’a jamais été aussi prolifique et inspiré que ces six dernières années. Alors, pourquoi ? Il l’explique dans une lettre qu’il laisse au pied du lit. Tout y est ou presque :

« Jour J

Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du coeur brisé sont priés de s’adresser ailleurs.

On peut mettre cela évidemment au compte d’une dépression nerveuse. Mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j’ai l’âge d’homme et m’aura permis de mener à bien mon oeuvre littéraire.

Alors, pourquoi ? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique La nuit sera calme et dans les derniers mots de mon dernier roman : « car on ne saurait mieux dire ». Je me suis enfin exprimé entièrement. Romain Gary. »

La tristesse de Jean Seberg

 

Quoi qu’il dise, la tristesse qui l’accable a le visage de Jean Seberg. Ils se sont ravis au premier regard. Il est alors consul de France à Los Angeles, marié à la merveilleuse Lesley Blanch, voyageuse comme lui, amoureuse de la Russie plus que lui. Mais ce jour de 1961, Jean Seberg, 21 ans, et son mari cinéaste, François Moreuil, soupent à la maison. Gary ne voit que Jean, secouée encore par la méchanceté d’Otto Preminger, qui l’a dirigée dans Jeanne d’Arc. Jean, c’est l’Amérique de Romain. La silhouette qu’il a tant de fois dessinée dans ses romans. Pour Jean — et pour aucune autre —, il quitte Lesley. En 1968, Romain et Jean divorcent, mais restent profondément liés. Elle aura toujours un pied-à-terre rue du Bac. De Jean, il dit, dans La nuit sera calme, qu’elle est devenue comme sa fille. Jamais il ne la lâchera, même au plus fort de ses errances. Alors, quand on la découvre le 8 septembre 1979 morte dans sa Renault 5, il s’effondre. Et s’il se redresse, ce n’est que pour donner le change.

Mais la tristesse n’a pas de visage en vérité. Elle est proportionnelle à sa vitalité, astronomique, sans garde-fou pour la première fois. En cet automne 1980, l’enchanteur est dégrisé. Ses enchanteurs à lui ont disparu, Charles de Gaulle, André Malraux, ses seules idoles. Il a des poussées d’angoisse comme Paul Pavlowitch le racontera : « Une fois, dans cet état, écartant subitement les draps de son lit, il avait traversé la chambre comme une fusée, ouvert la porte comme on ouvre la bouche en refaisant surface et, dévalant les escaliers, il avait traversé la cour pour aller se jeter à la poubelle. Il craignait de tuer quelqu’un. »

Le 9 décembre 1980, les Compagnons de la Libération — ceux qui comme lui ont dit non à Pétain au premier jour de la capitulation — accompagnent son cercueil aux Invalides. Au milieu de la cérémonie, une voix inattendue s’élève en lave. C’est celle d’Anna Prucnal. Elle chante Le nègre violet, ballade polonaise que sa mère Nina lui chantait, enfant, à Nice. C’est le cadeau de Diego à son père. À Gary, François Bondy demande dans La nuit sera calme : « La mort ? » Lui : « Très surfait. On devrait essayer de trouver autre chose… » Et encore : « Tu as été heureux ? » Lui : « Non… Si. Je ne sais pas. Entre les gouttes. »

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