Voyage dans la tête des marines

Phil Klay a connu les champs de bataille d’Irak et d’Afghanistan. Il n’aurait pas pu écrire avec autant d’intensité sinon.
Photo: Ahmad Agence France-Presse Phil Klay a connu les champs de bataille d’Irak et d’Afghanistan. Il n’aurait pas pu écrire avec autant d’intensité sinon.

Les Américains n’enjolivent plus la guerre au cinéma et dans la littérature depuis celle du Vietnam, qui les a dégoûtés de la chose même s’ils retombent régulièrement dedans, comme on retombe dans l’ivrognerie.

Ce qu’ils filment et ce qu’ils écrivent est par conséquent épouvantable, cru et déprimant. Mais parfois aussi passionnant ou même beau, parce que livré de façon sensible et vraie. Voire drôle, parce qu’on en raconte souvent des bonnes quand tout va mal et qu’il faut tenir le coup.

Les soldats font aussi des plaisanteries d’un goût plus que douteux. Celles-là ne nous font pas rire, mais elles contribuent à l’implacable authenticité de Fin de mission, recueil de nouvelles qui a valu à Phil Klay de remporter le National Book Award en 2014. Quand on voit comment se comportent nos bons soldats canadiens dans leur collège, on peut imaginer le niveau de langage des durs de durs qui constituent le corps de marines américains, surtout quand ils partent en patrouille en Irak ou en goguette quelque part aux States.

Phil Klay a connu les champsde bataille d’Irak et d’Afghanistan. Il n’aurait pas pu écrire avec autant d’intensité sinon. Après avoir lu ces douze nouvelles, on n’a plus besoin d’explications savantes pour comprendre à quoi peut ressembler le stress post-traumatique dont souffrent tant de vétérans. La poussière, la chaleur, le froid, la terreur, l’ennui, les mines artisanales, les corps déchiquetés, Phil Klay nous les lance en plein visage.

Dans un style direct et efficace qui sert bien son sens aigu de l’observation, il nous fait passer habilement des faubourgs de Bagdad et de Falloujah à une petite ville américaine et aux bars dans lesquels les marines partent en virée près de leurs bases.

Même les militaires de choc se doivent d’être polyvalents, de s’astreindre au « multitâche », comme on dit de nos jours. Voici un extrait pas du tout rigolo et on s’en excuse, qui explique comment on se sent quand on est affecté au « ramassage » des cadavres : « L’odeur s’imprègne dans votre peau. Avaler de la nourriture n’est pas facile quand vous venez de préparer un corps, si bien que vers la fin de notre mission, on était décharnés à cause d’une mauvaise alimentation, on manquait de sommeil à cause des cauchemars, et on se traînait dans toute la base comme des zombies, notre présence rappelant aux marines des choses qu’ils savent pertinemment, mais dont ils ne parlent jamais. »

Les Américains ne sont plus soumis à la conscription comme au temps du Vietnam. Les conflits en Afghanistan et en Irak n’en ont pas moins marqué une époque et une génération. Ceux et celles qui en reviennent en ont gardé un goût amer. Ils s’étaient enrôlés soit par patriotisme, soit pour en découdre avec un ennemi, n’importe quel ennemi, soit encore, et on parle sans doute de la majorité, pour bénéficier de programmes d’étude et de santé dont on peut difficilement se prévaloir dans la vie civile.

Plusieurs sujets politiques ou sociaux sont abordés « par la bande » : mainmise de l’Iran et des notables chiites sur l’Irak, diplomatie, aide au développement et à la reconstruction. Klay en parle souvent avec une ironie désopilante, par exemple, dans cette nouvelle relatant un échange de courriels surréaliste entre des officiers, des élus et des préposés aux affaires civilo-militaires qui croient que la façon de résoudre le conflit en Irak consiste à y imposer le baseball comme sport national !

Le grand mérite de Fin de mission, ce qui en rend la lecture incontournable, c’est la façon dont Phil Klay montre, sans le moindre artifice, comment des guerres aux objectifs flous ont abîmé profondément des jeunes gens qui, au départ, étaient à peu près normaux.

Fin de Mission

Phil Klay, traduit de l’américain par François Happe, éditions Gallmeister, Paris, 2015, 306 pages

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