La folle vengeance

L’illustrateur Philippe Girard, 44 ans, a signé récemment «La grande noirceur» (Mécanique générale). Hervé Bazin est un de ses auteurs préférés; il consulte régulièrement son «Abécédaire» (Grasset).
Illustration: Philippe Girard L’illustrateur Philippe Girard, 44 ans, a signé récemment «La grande noirceur» (Mécanique générale). Hervé Bazin est un de ses auteurs préférés; il consulte régulièrement son «Abécédaire» (Grasset).
À l’invitation du Devoir, près de 200 lecteurs ont partagé, en peu de mots, le souvenir d’une lecture d’été marquante, bouleversante. Six textes ont été retenus, qui seront illustrés chaque lundi d’été par autant d’illustrateurs de renom.
 

J’ai neuf ans et je suis clouée à mon lit. Je lis parce que sortir de ma chambre serait trop risqué ; surtout pas seule, sans ma soeur. Mais cette fois je lis pour vrai, je ne fais pas semblant.

Hervé Bazin me transporte en France, dans le parc d’une maison d’aristocrates lavés par la guerre où le père s’emmure au grenier parmi sa collection de papillons pendant que la belle-mère conçoit quelque nouvelle sournoiserie. Dans le parc, les deux frères gravent tous les arbres d’initiales : V.F., V.F., V.F. C’est leur code secret pour crier à la face du monde « Vengeance à Folcoche », vengeance « folle cochonne ». La hargne qu’ils laissent s’encrypter dans l’écorce leur donne la force de rentrer, après la demi-heure réglementaire, dans les longs couloirs de cette demeure administrée par la Folcoche. Les coupes de cheveux ridicules, les vêtements mal adaptés, le savon au dîner, les souliers aux clous sortis, la coupure au doigt pour laquelle il n’y aura pas de diachylons, mais que le nouvel arrivage de pamplemousses à éplucher gardera ouverte, la nourriture trop piquante, trop salée, trop froide, trop chaude qu’on vous oblige à manger, le tuteur qui vous insulte, le père volontairement enfermé dans son atelier ; sourd, aveugle, muet.

Sagement assise sur le bord de mon lit pour ne pas créer de plis sur l’édredon qui me vaudrait une inventive punition, je suis fascinée de découvrir ce code auquel je me sens appartenir. Je comprends que mon tour viendra, que j’aurai ma vengeance moi aussi, qu’il me suffit de tenir bon. Cet été-là, j’allai rejoindre les frères dans leur parc aussi souvent que nécessaire et nous gravâmes ensemble des V.F. sur les arbres.

Le livre «Vipère au poing», de Hervé Bazin, Le livre de poche



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