La sublime liquidation de Virginia Woolf

Un portrait de Virginia Woolf réalisé au début du XXe siècle par George Charles Beresford
Photo: Domaine public Un portrait de Virginia Woolf réalisé au début du XXe siècle par George Charles Beresford
Écrivaine, essayiste, éditrice, l’auteure des Vagues se suicide en 1941, en se laissant glisser dans la rivière près de sa maison de campagne. Elle avait 59 ans. Depuis, son image de grande dépressive a presque escamoté son oeuvre magistrale. Et si l’eau, qu’elle a choisie pour disparaître, n’était que l’acmé de son écriture qui se voulait fluide jusqu’à l’abolition des frontières ? Premier texte d’une série estivale sur les disparitions marquantes d’écrivains.​
 

Elle écrit une lettre à Leonard, son mari. Elle lui dit qu’elle recommence à entendre des voix et n’arrive pas à concentrer ses pensées ; qu’elle ne guérira pas ; qu’elle ne veut pas être un fardeau. « Aussi vais-je faire ce qui me semble la meilleure chose à faire. » Elle le remercie d’avoir été à ses côtés et termine ainsi sa missive : « Je ne crois pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l’avons été. »

Elle enfile un manteau de fourrure, marche jusqu’aux berges de l’Ouse, près de sa maison de campagne dans le Sussex, remplit ses poches de pierres et s’enfonce dans les eaux glacées en crue. Nous sommes le 28 mars 1941. Virginia Woolf a 59 ans. Son corps ne sera retrouvé que quatre semaines plus tard. Sa légende commence.

Sa mort devient le prototype du suicide féminin. Avant elle, il y a eu Ophélie qui, se croyant abandonnée d’Hamlet et devenue folle à la mort de son père, se laisse emporter par les flots. L’héroïne de Shakespeare fera l’objet d’une très riche iconographie au XIXe siècle. Après elle, toujours dans ce même motif victorien qui voit dans la noyade l’expression d’un romantisme lyrique, l’héroïne du Piano (La leçon de piano), de Jane Campion, happée par les fonds marins avant de revenir à la surface. Simone de Beauvoir aussi dira que la noyade est un mode féminin, les femmes ayant jusqu’au bout le souci de leur intégrité physique.

Au-delà des clivages

Cette sexualisation de la mort de Virginia Woolf est paradoxale pour une écrivaine qui s’est toujours tenue au-delà des clivages sexuels, à l’image d’Orlando, son personnage qui traverse les siècles, tantôt homme, tantôt femme. « Bien que différents, les sexes s’entremêlent. En tout être humain survient une vacillation d’un sexe à l’autre et, souvent, seuls les vêtements maintiennent l’apparence masculine ou féminine, tandis qu’en profondeur le sexe contredit totalement ce qui se laisse voir en surface. »

Il y a incontestablement chez Virginia Woolf une frustration liée à son sexe dans une société qui vouait les femmes au rôle d’ange du foyer. Elle se plaint de ne pas pouvoir faire d’études — même si elle a eu accès à la monumentale bibliothèque familiale — et de devoir se conformer aux désirs des autres. Dans Une chambre à soi, essai toujours d’actualité, elle imagine le destin d’une certaine Judith, soeur de Shakespeare, qui aurait eu autant de génie que son frère : « N’importe quelle femme, née au XVIe siècle et magnifiquement douée, serait devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours dans quelque chaumière éloignée de village, mi-sorcière, mi-magicienne, objet de crainte et de dérision. » C’est presque un autoportrait.

La suicidaire

À partir de cette noyade, on a fait de Virginia Woolf une maniaco-dépressive, ce qu’aujourd’hui on appelle une bipolaire. Les médecins se sont penchés sur son cas autant que les critiques sur son oeuvre. C’est encore cette image de pauvre petite chose en phase de clochardisation qui prévaut dans le film The Hours, qui s’ouvre et se termine par son suicide, comme si tout en elle aspirait à la mort.

Cette vision neurasthénique de l’artiste a été installée par son biographe officiel en 1972, son neveu Quentin Bell. La famille avait visiblement intérêt à faire passer son plus illustre membre pour une suicidaire. C’est en tout cas la thèse flamboyante de Viviane Forrester en 2009 qui donne une tout autre image de l’auteure de Mrs. Dalloway. Elle démontre comment son neveu et Leonard ont façonné ensemble l’image de Virginia qui est la nôtre aujourd’hui : celle d’« une folle en sursis » accomplissant sa grande oeuvre grâce à son mari. Les parutions récentes de la correspondance de Virginia avec l’écrivain Lytton Strachey, souvent drôle, puis celle enflammée et piquante avec Vita Sackville-West, sa maîtresse, révèlent d’autres facettes de l’auteure d’Au Phare.

Viviane Forrester met aussi en avant la ténacité, le courage, l’humour et la vitalité de celle qui aura tout de même écrit de quoi nourrir un double volume de la Pléiade rien qu’en oeuvres romanesques — son Journal, sa correspondance et ses essais n’en faisant pas partie.

Elle évoque aussi sa capacité de résilience. Il en faut pour surmonter autant de deuils familiaux. Virginia perd sa mère à 12 ans, puis sa demi-soeur deux ans plus tard, enfin son père. La disparition de ce dernier la bouleverse au point d’être brièvement internée. Elle doit aussi surmonter les abus incestueux de ses demi-frères. Mélancolique, elle le fut sans aucun doute, sujette à la dépression aussi, mais Virginia Woolf ne peut pas être réduite à un cas clinique.

Revenons à ce suicide-signature. Pourquoi l’envisager comme un signe de faiblesse ou de démence ? La rockeuse et poétesse Patti Smith, dans un entretien au Magazine littéraire, évoque une décision en toute conscience : « Elle ne s’est pas précipitée vers la rivière Ouse, elle y est entrée résolue. Elle a choisi de mettre fin à sa vie comme elle l’avait menée, en esprit libre et indépendant. »

Pour d’autres, son suicide n’est pas seulement lié à sa dépression, mais à celle du monde qui l’environne.

Vouloir sauver le monde

Contrairement à ce qui a beaucoup été écrit sur elle, l’Anglaise n’a pas vécu dans une tour d’ivoire, elle s’est intéressée au monde. Elle a reçu comme un choc l’arrivée de la barbarie nazie, en dépit d’un antisémitisme avéré — qui ne l’a pas empêchée d’épouser « un Juif sans le sou ».

Ses essais sont à la fois politiques et féministes, par exemple Trois Guinées (1938), où l’écrivaine refuse le statut de spectateur impassible. Dans cette fiction épistolaire, une femme lui demande comment empêcher la guerre et préserver la liberté intellectuelle. En réponse, Virginia Woolf dresse une critique virulente de la société patriarcale, elle lui oppose la puissance d’une société des outsiders, composée d’individus dont l’histoire s’est construite en marge, dans l’ombre des valeurs dominantes, la compétition, l’appropriation et l’exclusion. C’est un texte engagé, un appel à la dissidence.

Dans un registre plus léger mais très novateur, il faut lire l’ironique Flush (1933), où elle dénonce la société de classes britannique, arrogante et mortifère, pour mieux faire l’éloge de la bâtardise heureuse de l’Italie. La modernité de cette nouvelle, c’est qu’elle adopte le point de vue d’un chien, le cocker de la poétesse Elizabeth Barrett Browning.

Mais, à l’aube de ce mois de mars 1941, plus rien ne l’amuse. Elle et son petit cercle d’amis, le groupe de Bloomsbury, voulaient changer le monde, ils sont accablés par le désastre annoncé. Elle écrit dans son Journal intégral : « Le suicide me  paraît parfaitement sensé. Nous sommes nés trop tôt. »

Enfin, pourquoi ne pas considérer son suicide par noyade comme une forme d’accomplissement ? L’eau est non seulement un motif récurrent dans son oeuvre, c’est aussi l’élément dont elle s’inspire comme écrivaine : restituer le flux des pensées ; saisir l’instant présent et le déployer dans ses écumes ; capter l’esprit changeant, instable, de chacun de nous ; traduire les myriades d’impressions ressenties en un instant ; restituer dans la même phrase le flux et le reflux ; arracher une épiphanie dans la banalité ; entrelacer les points de vue ; abolir les frontières des genres. Elle aspire à une écriture toute en réfraction-diffraction, à l’image du mouvement des Vagues, un de ses titres les plus fameux. Se liquider pour accéder au style parfait.


 
5 commentaires
  • Johanne Landry - Inscrite 21 juillet 2015 05 h 53

    Merci de ce beau texte!

    Cette écrivaine m'a toujours intriguée. Elle a fait partie de ma vie de jeune adulte. Merci de la faire revivre ce matin de façon sublime.
    Johanne

  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 21 juillet 2015 08 h 51

    Merci !

    Un immense merci Mme Martin pour cet article vraiment lumineux. Je n'ai jamais lu une ligne de Virginia Woolf. Sûrement à cause des préjugés dominants que vous rappelez. Votre article me donne le goût de la lire. L'été ne se terminera pas avant que j'ai lu au moins une de ses oeuvres ! ♥

  • Jean-Marie Benoit - Abonné 21 juillet 2015 10 h 30

    Une belle proposition de lecture de Marie-Claude Martin

    Quelle coïncidence !
    Je fais présentement la lecture « d'Une chambre à soi ». Au fil des pages, je reconnais à travers les idées de cette femme extraordinaire, des similitudes avec les combats de ma mère. D'ailleurs, je ne serais pas surpris que le bouquin ne se retrouvât pas dans sa bibliothèque. Autant ses écrits qu'elle-même, m'on toujours fasciné.
    Et quelle belle plume ! ... « Mrs Dalloway » ou encore « La Promenade au phare »

    Une belle proposition de lecture de Marie-Claude Martin

  • Yvon Bureau - Abonné 21 juillet 2015 10 h 44

    Loin des gros mots

    « Elle ne s’est pas précipitée vers la rivière Ouse, elle y est entrée résolue. Elle a choisi de mettre fin à sa vie comme elle l’avait menée, en esprit libre et indépendant. »

    Mettre fin à sa vie. Terminer sa vie.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 22 juillet 2015 11 h 24

    Sur l’onde calme et noire

    Au regard de cette photographie émouvante et au fil des lignes de cet article, l'Ophélie du peintre Millais est l'image qui m'est immédiatement venue en tête.

    Bravo pour ce papier dont le titre m'a intrigué. Après lecture, ce titre s'avère parfaitement choisi.
    Ça change des analyses médicales et mécanicistes sur les êtres et le monde.
    Encore un univers d'écrivain à explorer.