Jeunes écritures: la gageure

Alexandre Postel en 2013, lorsqu’il a remporté le Goncourt du premier roman pour «Un homme effacé» (Gallimard).
Photo: François Le Presti Agence France-Presse Alexandre Postel en 2013, lorsqu’il a remporté le Goncourt du premier roman pour «Un homme effacé» (Gallimard).
Qu’écrivent les jeunes romanciers de la trentaine ? De l’inédit ? Une langue ? Sont-ils aussi épars et insouciants qu’on le dit des nouvelles générations ? Suivons trois auteurs de seconds romans, Richeux, Postel et Almendros, en début de carrière.
 

Dans Sur Racine, en 1963, Barthes affirmait : « Écrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un dernier suspens, s’abstient de répondre. » À quoi tient une telle fougue, cette vérité qui ne vieillit pas ?

Faites une incursion aux éditions Wespieser, Gallimard et Minuit. Voyez la langue tenue, classique et sobre. Les lignes pures des collections et des couvertures, fixité quand tout se transforme ; elles semblent dire : nos écrivains sont de riches héritiers, nous en sommes les temples.

Nul doute, cette stabilité, toute patriarcale, offre une résistance. Elle s’accommode plus ou moins de la guerre des marchés, des modes aux supports ludiques. En revanche, toute maison d’édition qui survit à la concurrence a fait sa marque, perfectionniste. Et les écrivains, après quelque tâtonnement, s’y montreront fidèles.

Marie Richeux

À la radio de France-Culture, où elle anime depuis 2010 l’émission culturelle Pas la peine de crier, et, depuis, Les nouvelles vagues, Marie Richeux, née en 1984, est une animatrice douée. Le philosophe Didi-Huberman, qui a préfacé son premier ouvrage, Polaroïds (Wespieser, 2013), a été séduit par sa parole radiophonique « aux si belles questions, avec des phrases très calmes mais très enjouées, comme improvisées mais si précises », écrit-il. La jeune femme met en valeur le beau travail et des connaissances solides.

Achille, son second roman, assume cette culture. N’a-t-elle pas pris son sujet dans L’Iliade ? En moins de trente chapitres incisifs, elle file la métaphore homérique. Achille y est l’homme héroïsé, adulé et charrié jusqu’à nous avec son gros caractère. Cet homme sans peur est pourtant faible à la cheville, et son destin, figé par une vieille querelle, le promet à la mort.

Richeux malmène son héros. Si elle fait trembler l’amante, dans l’écho elle campe l’invisible, l’enfance inconnue d’Achille dans la grotte de Thétis. Fantastique ! On plonge aux mystères sacrés, au spectacle inventé de nos origines. C’est malicieux, vivant, intelligent, imagé. On l’écoute, on la lira. Une belle découverte.

Alexandre Postel

Né en 1982, Postel a décroché le Goncourt du premier roman pour Un homme effacé (Gallimard, 2013). Dans L’ascendant, sur la quatrième de couverture, on lit la fin : le narrateur est dans un hôpital psychiatrique, et il parle.

Le roman commence en douceur, à la mort du père, dans la maison où le fils, un être solitaire, vient liquider le passé. En descendant à la cave, il fait une découverte stupéfiante, qui lui ôte d’un coup toute pensée. Il y a une cage, et, dedans, quelqu’un. Macabre, sordide présence. L’histoire devient celle de cet ahuri, qui prend en charge l’héritage criminel, tordu, mais, dans cette affaire, on ne saura pas tout. Sauf que ce fils devient vraiment cinglé.

On touche aux fantasmes, aux scènes fantastiques. Il y a même des pointes de bestialité. C’est intrigant. On essaie de deviner, est-ce une hallucination, un délire ? Mais le soufflé retombe. Cette histoire truffée d’invraisemblances, inexploitées ou assénées, fait un petit polar autour d’un fait divers, qui ne débouche sur un espace ni social ni inconscient, mais d’enfermement. Dommage. Pourquoi sortir du néant des personnages, si c’est pour les y renvoyer aussitôt ?

Vincent Almendros

Né en 1978, Almendros, après Ma chère Lise (Minuit, 2011), propose Un été. Dans ce huis clos fort bien campé, deux couples sont enfermés sur un vieux rafiot, un voilier plutôt moche et mal rafistolé. Leurs vacances en Méditerranée sont mal parties. En revanche, la mer occupe une grande place, qui va faire oublier les ratages.

Pour en dire juste assez, c’est une histoire de mauvaise humeur. Le narrateur n’aime ni Capri ni la mer ni les trois autres personnes. Il râle contre l’exiguïté, la crasse, la précarité. L’aventure va venir d’une des deux femmes, pourtant silhouette à peine brossée.

Simple et prenant, le ton, juste, dévoile ce qu’il faut de psychologie pour créer une vraie tension entre des contraires. Ce roman a un goût d’écume, et une liberté, en raison des manigances que le narrateur, même s’il voit tout, n’aura pas su deviner.

Au total, ces livres créent une attente. Surtout Richeux. On tente d’inventer, sans se prendre dans l’autofiction. Mais la maison littéraire bruit des devanciers, qui font entendre leur musique classique et leurs clairons.

Achille / L’Ascendant / Un été

Marie Richeux, Sabine Wespieser, Paris, 2015, 130 pages / Alexandre Postel, Gallimard, Paris, 2015, 127 pages / Vincent Almendros, Minuit, Paris, 2015, 95 pages