Eux autres

Photo: Philippe Du Berger / CC

C’est la chronique du lent effondrement d’un « château de cartes familial ». Le récit de l’enfance du narrateur, petit dernier de sa famille et observateur privilégié, marquée surtout par la Seconde Guerre mondiale et par un sérieux bégaiement.

Les chapitres de Nous autres, le récit de Marc Doré, se confondent ainsi avec les maisons successivement habitées par la famille. Les sept premières années vécues dans Portneuf, puis l’exil en ville, à Québec. La maison de chambres qu’ils ont possédée sur la rue Saint-Louis, autre manière pour le narrateur d’observer le monde, petit théâtre où évoluaient aussi bien un immigré russe vendeur de fourrures, un vieil Anglais solitaire et bigot ou une fille venant tout juste de quitter son Trois-Pistoles natal.

Aussi, les souvenirs de tout un été (« fait de bonheurs et d’attentes ») passé en compagnie de cette jeune femme et de son mari dans un chalet sur le bord de la Péribonka. La pêche à l’éperlan sur les quais du bassin Louise ou de l’anse aux Foulons. La solitude : « Étant bègue, je m’enfermais dans mon mutisme, allant jusqu’à me maudire, tant je désespérais du silence des autres qui, eux, parlaient d’habitude. »

Le pensionnat, le cours classique, les étés, encore et toujours accablé par le bégaiement, « handicap de malheur », jusqu’à sa découverte du théâtre, qui sera sa planche de salut. Juste avant la lente désintégration de la cellule familiale. Le père parti travailler en Gaspésie. Les uns et les autres qui vieillissent et suivent leur voie. Le silence qui enrobe tout. « Le silence régnait alors dans les familles. Personne auprès de qui m’épancher, à part mon chat. C’était le mutisme ou les cris. Ou l’un et l’autre. »

Histoire également d’une lente prise de parole, ce récit familial se résume lui-même en une pirouette un peu proustienne : « Le sujet en serait : le choc éprouvé par une famille de la campagne qui arrive en ville en 1945. Comment chacun des enfants se découvre des intérêts divers. Puis la famille qui se démantèle petit à petit. »

Né en 1938, Marc Doré, auteur de quelques romans parus il y a déjà longtemps, a enseigné au Conservatoire d’art dramatique de Québec de 1967 à 2004. Avec Nous autres, qui se tient à la frontière floue de la fiction et de l’autobiographie, il signe un portrait d’époque sensible et une touchante rétrospection familiale. Rien de grandiose, mais des pages serties d’humour et de tendresse.

Depuis peu, je n’avais plus le goût à l’exploration, non, je collais dans mon coin. Certains jours, je croyais que papa allait rentrer ; d’autres jours, je désespérais de le revoir.

Nous autres

Marc Doré, Triptyque, Montréal, 2015, 278 pages

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