Les librairies Raffin jettent du lest

La succursale de la librairie Raffin de Place Versailles, dans l’est de Montréal, sera fermée.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La succursale de la librairie Raffin de Place Versailles, dans l’est de Montréal, sera fermée.

La fermeture de la librairie Raffin de Place Versailles, fixée au 31 juillet, n’annonce pas des jours sombres, de l’avis même du propriétaire de cette enseigne fondée en 1930. Le modèle du commerce du livre est cependant à revoir, croit Martin Granger.

« Je ne faisais pas d’argent, mais je n’en perdais pas. Raffin n’est pas sur la voie de la faillite », tient à préciser celui qui a décidé de mettre fin à l’aventure dans l’est de Montréal en réaction à une insuffisance de recettes dans cette succursale. Celles de la plaza Saint-Hubert et de Repentigny demeurent ouvertes. « Les ventes de livres neufs sont en décroissance. Le coût pour tenir une librairie augmente tous les jours. Je suis un homme d’affaires et ça me prend un retour minimum sur l’investissement », argumente M. Granger, qui a acquis Raffin en 2009, alors que la bannière était en faillite.

La baisse d’un lectorat francophone dans le quartier et la diminution des achats de collectivités, écoles et bibliothèques municipales comprises, l’ont poussé à prendre sa décision.

Son cas, croit-il, n’est pas unique. Les libraires « de fonds » francophones doivent revoir leur modèle.

« En 2005, un livre pouvait se vendre à 500 copies. Aujourd’hui, ça n’existe pas. Trouvez-moi une librairie où il y a une file d’attente pour acheter un livre. Le marché des Ricardo a échappé à la librairie, parce qu’il est disponible dans les grandes surfaces », analyse M. Granger.

Le capital humain

Si la situation paraît être délicate pour de nombreuses librairies, le cas de Raffin Place Versailles semble un cas spécifique, selon les constatations du Devoir, qui a fait le tour de quelques librairies de centres commerciaux.

Ainsi, la librairie Monet, située dans le nord de Montréal, tire plus de la moitié de ses revenus de la vente aux collectivités, selon son propriétaire, Pierre Monet.

Les deniers salutaires du Plan d’action sur le livre, dévoilé en avril par la ministre de la Culture Hélène David, avec ses 13 millions de dollars, sont bienvenus, mais… « C’est de l’argent pour deux ans. Les librairies doivent cependant augmenter leur offre, ne pas rester dans l’attente », estime M. Monet.

« Malgré le contexte, on s’en tire parce qu’on est imaginatif, dit Georges Fraser, propriétaire de la Librairie du Portage, à Rivière-du-Loup. On a ajouté un café et les gens y viennent pour discuter avec d’autres lecteurs. »

Autant à Monet qu’au Portage, on mise sur le capital humain pour concurrencer les Renaud-Bray, Costco et Amazon.

Carcajou, librairie de Rosemère, et la Bibliairie GGC de Sherbrooke se sont tournées vers le livre en anglais ou le matériel d’artiste. Toutes ne font pas face aux mêmes défis, cependant.

« Il n’y a pas d’érosion démographique. On est dans un secteur important francophone, avec une population en croissance, soutient Serge Poulin, de Carcajou. La diminution [des ventes] a plutôt à voir avec une évasion vers d’autres formes de loisir », croit-il.

Selon Katherine Fafard, de l’Association des libraires du Québec, il n’y a pas raison de crier à la catastrophe. La directive de l’ex-ministre de l’Éducation Yves Bolduc pour freiner l’achat de livres dans les écoles ne s’est pas fait ressentir au bout du compte.

« Depuis 2007, il y a peut-être eu une trentaine de fermetures de librairies. Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres. Il y a une certaine consolidation », constate-t-elle.

Victime de la concurrence ?

La succursale Raffin à Place Versailles comptait une dizaine d’employés et tenait en boutique 20 000 titres. Martin Granger espérait reprendre le marché scolaire délaissé par la voisine Librairie scolaire canadienne (LSC), fermée en 2014. Or, cela ne s’est pas réalisé, probablement en raison de la force d’attraction de la librairie Monet.

Pierre Monet affirme en effet avoir augmenté ses revenus tirés de la vente aux collectivités grâce aux anciens clients de la LSC, concurrente directe dans le livre jeunesse. « On offre une expertise, un service que d’autres n’ont pas », suppose celui qui gère une librairie de 75 000 titres, dont 30 000 seulement dans la section destinée aux écoles.

1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 15 juillet 2015 08 h 38

    Des lecteurs ignorés

    Il suffit de se promener sur la Plaza Saint-Hubert pour constater que nous sommes en plein quartier latino. Ça s'entend : la langue espagnole est bien vivante et qui s'en plaindrait ?

    Par ailleurs, de plus en plus nombreux sont les Montréalais qui ont appris qu'il n'y a pas que le français et l'anglais dans le monde. Il y a bien d'autres langues, entre autres l'espagnol, une langue d'importance, et on sent de plus en plus le besoin d'apprendre autre chose que l'anglais et le français.

    Or, quand on se rend chez Raffin (ou chez son concurrent d'en face, Renaud-Bray), on se demande pourquoi on est si étanche à la communauté environnante. N'y cherchez pas un dictionnaire de la langue espagnole, vous n'en trouverez pas (je ne parle pas des Larousse bilingues pour les touristes, mais d'un vrai dictionnaire). Idem avec le portugais. Si vous n'êtes pas hispanophone mais que vous en êtes à l'apprentissage de la langue, vous aimeriez peut-être un bon roman, rien de tel pour apprendre et enrichir son vocabulaire. Or, ne comptez pas sur les libraires de la rue Saint-Hubert. Prenez plutôt le boulevard Saint-Laurent, direction centre-ville et vous trouverez ce que vous cherchez dans une trop discrète librairie.

    L'ouverture à une nouvelle clientèle ne passe pas par l'anglais – trop facile à trouver – mais peut-être par la diversité culturelle qu'on ne veut pas toujours voir.