«One last night» à Saint-Boniface

Photo: Pretty Grizzly

C’est décidé, Natasha et Charlotte se poussent de Saint-Boniface demain matin. Cap sur Montréal. Il fera bon s’y étourdir.

« You’re sure you don’t want to come ? Think about it ! Le Plateau, le Mile-End, shopping, les festivals d’été, le métro, hanging out with Arcade Fire ! », demande celle que l’on surnomme Charlie à son ami Alexis dans FM Youth, adaptation signée Stéphane Oystryk du scénario de son long métrage du même nom. « Un ciné-roman », aime-t-on à dire aux éditions du Blé.

Pourquoi Alexis ne quitte-t-il pas St.-B lui aussi ? Parce qu’il est habité par un sentiment d’appartenance certes confus, mais vivace. Au cours des 24dernières heures en ville des deux futures Montréalaises, le trio se promène à vélo, roule des joints, déconne au karaoké, fait la fête, rêve à son futur, jase cul et coeur.

Le désenchantement de la jeunesse franco-manitobaine ressemble drôlement à celui du reste de la jeunesse occidentale, à la différence près qu’il se nomme à « Saint-Bobo » dans une langue que se disputent le français et l’anglais. Mais contrairement aux personnages du Charlotte Before Christ (Boréal)d’Alexandre Soublières, ceux d’Oystryk savent pertinemment les tensions politiques, économiques et sociales dont leur parler bellement bâtard est le miroir.

« Living the Franco-Manitoban dream, man ! C’est ça qu’ils nous ont promis au highschool ! Un jour, vous allez avoir une jobbe bilingue !” », plaisante Charlotte. À l’horizon bouché, elle préférera l’exil.

Le « franco-fun »

Malgré son histoire constamment menacée par la banalité — le roman de la jeunesse désillusionnée, on l’a lu… —, Oystryk réenchante ce qui tient presque maintenant lieu de microgenre en télescopant l’usuelle déroute d’une bande de vingtenaires et celle d’une culture minoritaire.

Les trois amis entonneront ainsi, dans une scène particulièrement tragicomique, leur propre version, faussement grandiloquente, de Jours de plaine de Daniel Lavoie. Du mépris ? Non, plutôt la cruelle incapacité d’une génération à se draper dans le lyrisme de ses parents dans une idée de l’identité qui s’abreuvait jadis à de grands discours d’émancipation et à une culture forte.

Comment ne pas êtrehappé par les sirènes du cynisme quand des fonctionnaires ne trouvent rien demieux à brandir pour défendre cette « langue belle » qu’un slogan comme « Vivre en français, c’est franco-fun » (une publicité sur laquelle Alexis planche malgré lui au Conseil jeunesse provincial) ?

La belle ironie : en permettant d’accéder à la fiction à ce Saint-Boniface francophone qu’il aime visiblement beaucoup, Oystryk contribue à un effort de mythologisation mille fois plus efficace que n’importe laquelle de ces campagnes.

Les millenials de FM Youth ne rejettent pas en bloc leur culture d’origine. Parlons plutôt d’une lassitude quant au discours fatigué de l’identité franco-manitobaine comme bijou fragile. Aux condamnations péremptoires et aux pronostics alarmistes, le cinéaste-auteur préfère le doute. Qui est le plus raisonnable, entre celui qui part pour ne plus étouffer et celui qui reste malgré l’asphyxie qui le guette ?

« One day, the only French thing that’ll be left in St. B, çava être les noms des foyers d’âge d’or », prophétise Charlotte, à moitié à la blague. Ce ne serait pas, non, très franco-fun.

Sur l’écran de son ordinateur, il y a l’ébauche d’une affiche incomplète avec les mots "Vivre en français". Il tape la suite, "c’est franco-fun !" Alexis retire ses mains du clavier et observe l’écran pour un moment. Il se détend dans son fauteuil et a l’air de s’ennuyer.

FM Youth

Stéphane Oystryk, éditions du Blé, Saint-Boniface, 2015, 108 pages

1 commentaire
  • Jacques Leduc - Abonné 13 juillet 2015 05 h 42

    One last night» à Saint-Boniface

    Aèroport des Îles-de-la-Madeleine, il y a de cela 2 ou 3 ans. Une vingtaine de jeunes franco-manitobains, âgés de 13-14 ans, venus en échange de classe, attendent leur vol. Ils parlent tous anglais entre eux...