Une lettre de Kerouac est mise aux enchères

Dans la lettre de Jack Kerouac mise aux enchères, l’auteur explique qu’il souhaite écrire un livre autobiographique revenant sur son anonymat relatif avant la publication de «Sur la route».
Photo: La Presse canadienne Dans la lettre de Jack Kerouac mise aux enchères, l’auteur explique qu’il souhaite écrire un livre autobiographique revenant sur son anonymat relatif avant la publication de «Sur la route».

La correspondance des romanciers célèbres a toujours été prisée par les collectionneurs, entre autres parce qu’elle donne à lire leur prose dans son expression la plus pure, c’est-à-dire sans interférence éditoriale ou direction littéraire. La lettre de Jack Kerouac que vient de mettre aux enchères la maison RR Auction devrait à cet égard attiser la convoitise de nombreux amateurs d’artefacts littéraires. En l’occurrence, le document est aussi intéressant pour la manière dont il est écrit que pour ce qui y est écrit.

Dactylographiée et signée de sa main, la longue missive de Jack Kerouac à son agent Sterling Lord donne les grandes lignes d’un roman-fleuve que le premier n’a finalement jamais écrit. Datée du 27 septembre 1968, elle a en effet été rédigée à peine plus d’un an avant qu’une hémorragie interne ait raison de l’auteur de Sur la route, le 21 octobre 1969.

En y allant de plusieurs rappels et exemples, Kerouac explique qu’il souhaite écrire un livre autobiographique revenant sur son anonymat relatif avant la publication de Sur la route, roman phare de la contre-culture devenu best-seller, et surtout, sur sa célébrité après. Célébrité avec laquelle il ne fut jamais complètement à l’aise, comme le suggère cette anecdote, entre autres passage savoureux contenu dans la lettre :

« Lorsque j’arrive [chez l’éditeur] ils me disent que c’est un succès instantané. Et moi j’ai faim. Alors on va chez Schraft’s de l’autre côté de la rue et je commande mon repas mais tout le monde jacasse tellement autour de moi que je commence à réaliser sur-le-champ que le “succès” c’est quand on n’arrive plus à profiter de sa nourriture en paix. »

Nourrir la « Légende »

Paradoxalement, c’est de sa notoriété que Kerouac entendait jouer en évoquant, en filigrane de celui qu’il se proposait d’écrire, son roman le plus fameux. Dans la dèche et désormais plus connu pour ses frasques éthyliques que pour ses écrits récents, l’auteur vivait alors avec sa troisième épouse et sa mère invalide et avait besoin d’argent. L’idée était que son agent lui en trouve en vendant le projet à un éditeur.

Intitulé Spotlight — à la fois un hommage à son père qui publia un journal culturel ainsi dénommé et une référence aux feux de la rampe que Kerouac adorait et abhorrait simultanément —, l’ouvrage se serait inscrit dans sa série La légende de Duluoz, qui englobait pratiquement tous ses écrits. De fait, Kerouac se plaisait à dire que son oeuvre entière constituait « un grand livre ».

Avec Spotlight, il promettait un récit échevelé fertile en « périls imminents », peuplé « d’hommes, de femmes, de chiens, de chats, de rustres, d’agents, d’éditeurs, d’arnaqueurs, de réalisateurs télé qui me traitent de “crétin ivrogne”, de célébrités, de buveurs, de prêteurs, de phew. Attends de voir ça », concluait-il avec enthousiasme, non sans avoir insisté :

« Et bien sûr pas de changement dans la prose. »

Provenant d’un vendeur privé, la lettre devrait se vendre entre 9000 et 10 000 dollars américains, a indiqué au Devoir la firme de Boston en précisant qu’il s’agit d’une évaluation conservatrice. Les enchères, qui se font en ligne, se terminent le 15 juillet.