Le fouet et dix ans de prison pour ça

Ensaf Haidar, exilée à Sherbrooke avec ses enfants, plongée dans le recueil rassemblant 14 chroniques interdites écrites par son mari, Raïf Badawi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ensaf Haidar, exilée à Sherbrooke avec ses enfants, plongée dans le recueil rassemblant 14 chroniques interdites écrites par son mari, Raïf Badawi.

C’est Raïf Badawi lui-même qui raconte l’anecdote depuis la prison d’Arabie saoudite où il croupit : un jour, le jeune blogueur saoudien emprisonné pour délit d’opinion et blasphème va aux toilettes et s’étonne d’y trouver sur les murs sales, entre papier souillé et excréments, un graffiti placé au milieu d’une centaine d’autres. Il lit : « La laïcité est la solution ».

Le libre penseur, entouré depuis trois ans — exactement ce mercredi, jour pour jour — « d’individus incarcérés pour infractions pénales, allant de l’assassin au voleur, jusqu’au trafiquant de drogue et au pédophile » est « stupéfait », écrit-il en guise de préface de 1000 coups de fouet, parce que j’ai osé parler librement (Édito), recueil de 14 chroniques interdites faisant partie de l’ensemble d’une oeuvre littéraire et réflexive qui l’a conduit derrière les barreaux au pays du roi Salmane. « Je me frotte les yeux pour m’assurer que je vois bien ce que je vois. […] Je souris, et me mets à réfléchir à qui a bien pu écrire ces mots dans une prison où s’entassent des milliers de prisonniers de droit commun. »

La question se pose en effet. Et elle n’est pas la seule à émerger de ce bouquin lancé mardi à Montréal, en présence d’Ensaf Haidar, femme du dissident, exilée à Sherbrooke avec ses enfants, pour souligner le triste anniversaire de son emprisonnement en laissant les mots du blogueur de 31 ans mettre eux-mêmes en perspective l’affront dont on le tient responsable et le châtiment qui vient avec : Raïf Badawi a été condamné à 10 ans de prison, 1000 coups de fouets — qu’il est censé recevoir à raison de 50 tous les vendredis —, une amende d’environ 290 000 $, une interdiction de sortir du territoire et d’utiliser des réseaux sociaux.

« On se fait souvent poser la question : qu’est-ce que Raïf Badawi a écrit pour subir un tel sort ? », a résumé mardi Mireille Elchacar d’Amnistie internationale, organisme qui soutien la publication de ce petit livre d’une soixantaine de pages. Rien de très subversif, « et les gens vont pouvoir juger par eux-mêmes ».

Entre 2010 et 2012, l’homme a posé en effet son regard éclairé sur son présent dans son blogue baptisé « Libérez les libéraux saoudiens », mais aussi dans les pages numériques d’Al-Jazira, d’Al-Hiwar al-Mutamaddin ou encore d’Al-Bilad. Il y évoque la charia, ces lois islamiques qui dictent l’organisation sociale, culturelle et relationnelle de certains peuples, y devise sur le libéralisme, la modernité en terres arabes, la Palestine, la place des femmes dans sa société ou sur un certain Printemps, avec cette inclination humaniste qui semble être la sienne. « La liberté d’expression est l’air que respire tout penseur, ainsi que le combustible qui enflamme sa pensée, écrit-il en août 2010. Au fil des siècles, les nations et les sociétés n’ont progressé que grâce à leurs penseurs. » Et il ajoute : « Ce que je crains le plus, c’est que de brillants esprits arabes s’exilent en quête d’air pur, là-bas, loin des sabres de l’autoritarisme religieux. »

Respect et ouverture

Le ton est civilisé, la tonalité hautement critique, mais toujours respectueuse. Sur les musulmans de son pays, il écrit : ils « ne respectent pas les croyances d’autrui ; pire, ils considèrent les autres comme des apostats, tout non-musulman non hanbalite [la frange la plus conservatrice de l’islam sunnite] étant dissident ». « Regardons tous les pays fondés sur la pensée religieuse, regardons leurs peuples et les générations qui y grandissent ; qu’offrent-ils en termes d’humanité et d’humanisme ? Rien, c’est certain, sinon la peur de Dieu et l’incapacité d’affronter la vie. »

Ailleurs, il convoque « l’obscurantisme » du Moyen Âge en Europe pour parler de la domination du clergé sur les hommes. « Les religieux […] s’employaient jour et matin, du matin au soir, à entretenir l’ignorance pour en tirer profit, s’enrichissaient de manière obscène, au point qu’ils en vinrent à vendre des indulgences qui permettaient de s’assurer une place au paradis ! Comment ne pas s’élever contre de telles absurdités. » Ou bien exprime cette ouverture face à la mixité dans un billet qui souligne une première à la Foire internationale du livre de Riyad où les deux sexes pouvaient se côtoyer, « contrairement à ce qui était le cas précédemment ».

« Il est de notre devoir de ne plus écouter les voix des extrémistes qui réclament l’interdiction de la mixité, non seulement pour ce qui est de la Foire du livre, mais encore dans d’autres domaines de la vie courante, et d’offrir la libre concurrence et l’égalité des chances aux citoyens des deux sexes d’un même pays », écrit-il entre deux attaques contre les opposants au libéralisme qui, selon lui, « s’opposent par principe à tout ce qui est nouveau, et à tout ce qui donne à l’homme sa liberté, pour ne pas couper l’herbe sous le pied des prédicateurs qui manipulent les esprits ».

Crime d’apostasie

Les textes auraient pu être écrits par Voltaire en 1764. Sur le plateau d’une émission comme Tout le monde en parle, ils induiraient sans doute ce petit mouvement de tête approbatif penchant consensuellement vers la gauche. En Arabie saoudite, ils sont crimes d’apostasie et de prosélytisme antimusulman pouvant conduire jusqu’à la peine de mort.

« La plupart des écrits de Raïf Badawi ont été détruits, très peu ont été traduits en français, a expliqué mardi Erwan Leseul, éditeur et directeur de l’édition chez Édito, qui reprend dans ce bouquin les billets du blogueur assemblés il y a quelques mois par l’éditeur allemand Ullstein Buchverlage de Berlin, et ce, dans une traduction en français, réalisée par France Meyer, des textes originaux publiés en arabe. On a cherché à museler un homme, mais on ne peut pas empêcher ses mots de voyager. »

Le 7 juin dernier, la Cour suprême de l’Arabie saoudite a confirmé la condamnation du blogueur, au terme d’un réexamen du dossier fait à la demande du roi Salmane. La reprise du châtiment des coups de fouet a toutefois été suspendue pour une 19e semaine consécutive, sans explication de la part des autorités saoudiennes. La semaine dernière, Québec a délivré un certificat de sélection pour Badawi afin d’accélérer ses procédures d’immigration au Québec, dans l’éventualité d’une libération. De concert avec Amnistie internationale, le gouvernement a également sommé Ottawa de « changer de vitesse » afin de favoriser la libération de cet homme condamné pour avoir rêvé d’une parole libérée dans son pays.

La femme à ses côtés

Par Raïf Badawi

Paru sur le site Web Al-Bilad le 10 septembre 2011

Ma grand-mère paternelle, originaire du sud du pays, me parlait de la vie simple et ouverte que menaient en son temps les femmes, aux côtés des hommes leurs frères, travaillant aux champs, contribuant dans tous les domaines, célébrations, prises de décision et autres aspects du quotidien, ce qui prouve incontestablement que cette société rurale était à tout point de vue une société civile libérale.

Elle me parlait des rituels de fêtes, auxquelles les femmes participaient directement, en prenant part à ce qu’on appelait la khutwa, une danse du folklore populaire, dans une ambiance civilisée à laquelle personne ne s’opposait en cette époque pas si lointaine. Les femmes travaillaient avec les hommes dans les champs, et exerçaient à leurs côtés la plupart des métiers et professions, dans les souks et ailleurs, sans se préoccuper de cette phobie de la mixité que nous avons inventée il y a une trentaine d’années.

Il est vraiment surprenant de constater l’ampleur de la contradiction qui existe au sujet de la mixité au travail dans notre pays. Nous voyons par exemple, dans les quartiers de luxe et les grands centres commerciaux de la ville de Djebbah, des entreprises où des femmes travaillent sans aucun problème, et sans que nul trouve à y redire. On découvre en revanche que la majorité des petites entreprises établies au sein de ce qu’on a coutume d’appeler les quartiers populaires interdisent aux femmes de travailler et, si l’une d’elles ose recruter une femme, employeur et salariée doivent rendre des comptes et être châtiés, malgré l’absence de toute loi explicite stipulant qu’il faut sanctionner toute entreprise où femmes et hommes travaillent côte à côte. Il existe au contraire des lois et des décrets ministériels clairs et formels qui statuent sur le travail des femmes dans un cadre clairement défini par le ministère. D’ailleurs, les femmes participent déjà, et avec compétence, au travail hospitalier par exemple. Pourquoi alors cette affaire s’égare-t-elle, et jusqu’à quand s’égarera-t-elle, dans le labyrinthe des différents courants de pensée ?

La question est simple : la femme travaille au même titre que l’homme dans le domaine public ; elle a autant besoin que l’homme de travailler, parfois même beaucoup plus que lui. Alors, allons-nous enfin abandonner notre discours machiste stérile, et fermer la porte aux grandes excuses ? Ou allons-nous continuer, comme nous le faisons aujourd’hui, à nous en prendre aux Saoudiennes qui ont besoin de gagner leur vie ?

À vouloir trop les réprimer, on pourrait en conduire certaines à choisir la voie de l’illégalité, pour gagner leur pain quotidien.

1000 coups de fouet

Raïf Badawi, Édito, Montréal, 2015, 64 pages
6 commentaires
  • Charles Talon - Abonné 17 juin 2015 06 h 58

    Raïf

    La communauté internationale semble bien impuissante devant des gouvernements aussi rétrogrades, répressifs, sanguinaires. M. Harper passe pour un dangereux gauchiste quand on le compare à ces animaux à visage humain.

  • François Dugal - Inscrit 17 juin 2015 07 h 37

    Dixit le PM

    "J'aime le peuple saoudien". - monsieur le premier ministre Philippe Couillard.

    • Sylvain Auclair - Abonné 17 juin 2015 09 h 29

      Si c'était vrai, il ferait des pieds et des mains pour faire libérer M. Badawi, qui fait bien plus partie du peuple saoudien que les princes qui possèdent ce peuple.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 17 juin 2015 07 h 47

    Merci

    Merci de nous expliquer , la situation de cet homme, qui par sa clairvoyance, son tact, son humanisme, essaie du mieux qu'il peut faire avancer sa société.. Il en paie le prix, mais je suis sur qu'il a déja gagné, ce n'est que question de temps. Espérons qu'il sera bientot libéré, et je souhaite que notre gouvernement , ainsi que toute notre société, influence le Gouvernement Saoudien afin qu'il lui accorde sa libération. Je m'en vais de ce pas acheter son livre.

  • Jacques Morissette - Abonné 17 juin 2015 09 h 44

    Vous dites justice?

    La Cour de justice là-bas est-elle indépendante? J'en doute fort!

    • Daniel Bérubé - Abonné 17 juin 2015 11 h 05

      Cette derière (leur justice) est sans doute basé sur la thora, qui vient de trois ou cinq livres de l'ancien testament, où la règle était: tu coupe la langue au menteur, la main du voleur, les couilles du violeur... et se sont arrêté là. Le nouveau testament (christianisme) n'est pas reconnu par leur religion, donc l'amour et le pardon n'a pas de raison d'être. L'entraide et le partage ne se fait qu'avec ceux suivant leurs règles et valeurs. Donc, leur "justice" pourrait être considéré comme basé sur une religion n'ayant pas évoluée depuis des millénaires...

      Ceci n'est qu'une opinion...