Un égoportrait bien de chez nous

«Égoportrait» se retrouvera parmi les 150 nouveaux mots du Larousse 2016.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Égoportrait» se retrouvera parmi les 150 nouveaux mots du Larousse 2016.

Le Petit Larousse illustré 2016, qui arrivera dans nos librairies le 18 juin, compte 150 nouveaux mots. Parmi les 9 québécismes qui y font leur entrée, on trouve égoportrait, cette francisation de selfie. Un mot qui a fait ses premiers pas dans les pages de votre Devoir, inventé par le collègue Fabien Deglise.

Journaliste spécialisé depuis plus d’une décennie en mutations sociales, observant particulièrement celles qui sont induites par les technologies, Fabien Deglise s’est frotté rapidement, forcément, au mot selfie. « J’ai voulu vite le franciser, s’est remémoré lundi le journaliste, entre autres parce que l’autoportrait proposé comme traduction française ne me semblait pas satisfaisant. Il y manquait toute la dimension narcissique. » Selfie venant de selfish, il suffisait d’une étincelle pour transformer autoportrait en égoportrait. Elle vint.

« J’ai inventé comme ça plusieurs nouveaux mots, a poursuivi le journaliste, souvent pour nommer des concepts culturels américains — si on ne francise pas, on reste prisonnier de concepts culturels importés, qui ne sont valables finalement que lorsqu’on se les approprie. Mais jamais je ne m’imaginais qu’autant de gens allaient utiliser ce mot-là… »

Un chemin de selfie

 

C’est sur Twitter que Fabien Deglise utilise pour la première fois « égoportrait ». Et c’est par la plume d’Émilie Folie-Boivin, le 6 septembre 2013, que le mot est imprimé dans Le Devoir, alors qu’elle présente le phénomène dans l’article « De l’autre côté de l’égoportrait ». Le néologisme sera bien sûr récurrent dans les chroniques de Fabien Deglise, et défini quelques semaines plus tard comme « une photo de soi, un fragment du quotidien dont on est le nombril, immortalisé à bout de bras par l’entremise d’un téléphone dit intelligent pour être partagé frénétiquement sur les réseaux sociaux afin de se montrer et surtout d’affirmer qu’on existe ».

Le mot, en ces premiers temps, cherche encore son orthographe : il apparaît parfois sous la graphie « egoportrait » et parfois avec un accent.

Mais l’usage se répand comme une traînée de poudre : La Presse, Radio-Canada, Le Journal de Montréal, La Presse canadienne et le Huffington Post adoptent « égoportrait ». On l’entend sur France-Culture, de l’autre côté de l’Atlantique, en décembre 2013. Un parcours d’autant plus rapide que l’originel selfie entre dans la version Web de l’Oxford English Dictionary en août 2013 seulement, année où il est aussi élu « Mot de l’année » du célèbre dictionnaire, puisque son utilisation a augmenté de 17 000 %… en un an !

Égoportraitse retrouvera donc parmi les 150 nouveaux mots du Larousse 2016, dont une dizaine de québécismes fièrement promus par l’Office québécois de la langue française (bidou, chansonnier/chansonnière, lunatique, mot-clic, infonuagique…). Quatre personnalités d’ici (Philippe Couillard, Michel Marc Bouchard, Marc-André Hamelin et Lynda Lemay) sont du contingent des 50 nouveaux noms propres. Égoportrait est traité comme un régionalisme.

Sa définition ? « Québec. Selfie. » Il faut donc feuilleter plus loin, entre les très francos self-government et self-inductance, pour lire sous selfie : « Autoportrait photographique, génér. réalisé avec un téléphone intelligent et destiné à être publié sur les réseaux sociaux. Au Québec, on dit égoportrait. »

« Il ne faut pas oublier qu’on prend souvent le Larousse comme un arbitre, un juge du bon parler, alors que le dictionnaire se veut un portrait, une photo du français parlé actuel, » a rappelé Paule Bolduc, attachée de presse de Larousse au Québec. Un égoportrait de la langue, quoi…

3 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 16 juin 2015 09 h 07

    10 sur 150

    Si seulement 10 nouveaux mots viennent du Québec (en respectant la cohérence de la langue), ça peut vouloir dire que la forte majorité des 140 autres vient de l'anglais américain (avec incidence sur la cohérence sémantique et phonétique du français).

    Récemment, j'ai rencontré deux dames, une qui venait du Brésil et une autre du Mexique. Lors de nos conversations, il fut question de langue, plus précisément du portugais brésilien et de l'espagnol des Amériques. Et dans les deux cas, on a aussi parlé de la langue des ex-colonies face à celle des ex-puissances colonisatrices. Peu de gens en seront surpris : qu'on soit brésilien ou qu'on soit mexicain, on s'est depuis longtemps affranchi du portugais de Lisboa et du castillan de Madrid.

    Si par ailleurs vous manifestez le désir d'apprendre le portugais, les Brésiliens vous diront avec fierté et conviction : venez au Brésil et non au Portugal. Idem pour le Mexique et les autres pays hispanophones de l'Amérique latine. Attention toutefois, on ne vous dira jamais d'aller apprendre l'espagnol dans des communautés hispanophones des États-Unis. Le spanglish n'a pas la cote en dehors de ce pays.

    Pourrions-nous rêver d'un Québec francophone où les gens seraient fiers de leur langue et capable d'en contrôler l'évolution en préservant sa cohérence ? Pourrions-nous rêver d'un Québec capable de traiter d'égal à égal avec la mère-patrie, capable de s'en affranchir ? Pourrions-nous rêver d'un Québec assez influent au sein de la francophonie pour que les mots qu'il a créés ne soient plus affichés (avec complaisance) de régionalismes ? On pourrait même y ajouter une touche d'arrogance en faisant inscrire à la définition de selfie, régionalisme...

  • Nadia Seraiocco - Abonnée 16 juin 2015 10 h 20

    Selfie comme self-portrait

    Quel surprise que d'apprendre que selfie viendrait du mot selfish qui veut dire égoïste. C'est une jolie interprétation, mais selfie est le diminutif de self-portrait ou autoportrait en français. L'égoportrait est bien mignon quand même.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 juin 2015 13 h 27

    «Égophoto» aurait été préférable

    À mon avis, les néologismes «égoportrait» et «autophoto» suggérés par l’Office québécois de la langue française pour concurrencer «selfie», ne sont pas l’idée du siècle. Comme «autoportrait» ne pouvait être retenu, l’OQLF s’est probablement dit qu’il serait bien de retrouver les deux parties constituantes de ce mot dans les deux néologismes.

    N’y a-t-il vraiment personne qui ait pensé à «égophoto»? «Égo» souligne le côté égocentrique de l’action, alors que «photo» la dimension technique moderne. Ce mot se prononce en outre comme un charme. C’était le choix parfait.