Tintin et le document oublié

Les aventures de Tintin sont traduites dans plus de 100 langues, dont le corse, le vosgien et l’ostendais.
Photo: Georges Gobet Agence France-Presse Les aventures de Tintin sont traduites dans plus de 100 langues, dont le corse, le vosgien et l’ostendais.

Canaques, zapotèques et ectoplasmes de tonnerre de Brest ! C’est un peu comme un coup de pied de Zorrino dans le tibia des hommes de main de Rastapopoulos.

Dans un jugement remarqué, un tribunal de La Haye, aux Pays-Bas, vient de débouter le très puissant et intransigeant gestionnaire de l’image de Tintin, Moulinsart SA, face à la minuscule publication d’une association néerlandaise de fans du personnage, accusée d’usage illégal de cases et illustrations tirées de l’oeuvre d’Hergé. Un document oublié et daté de 1942 a influencé la décision de la cour de justice. Elle pourrait affaiblir la mainmise maladive des ayants droit sur le monde dessiné de Tintin et donner un peu plus d’air aux fidèles de cette icône du patrimoine bédéesque francophone.

« C’est une décision importante. Elle n’est pas irréversible. Mais elle met à mal toutes les procédures qui ont été faites depuis des années par Moulinsart pour empêcher les tintinophiles de s’exprimer », a indiqué lundi l’avocat français spécialiste de droit de l’édition, Emmanuel Pierrat, dans les pages du quotidien Le Figaro.« Cette décision va faire jurisprudence en ce sens où tous les gens — et il y en a beaucoup — qui sont poursuivis ou menacés par Moulinsart SA pour avoir reproduit des vignettes de Tintin sans demander l’autorisation vont brandir ce jugement. »

Arrêt sur image. Et petit pas de côté : dimanche, un juge des Pays-Bas a donné raison à l’association de fans de Tintin, la Hergé Genootschap (ça veut dire Société) que Moulinsart traînait devant les tribunaux pour « viol du droit d’auteur sur l’oeuvre d’Hergé ». La compagnie de gestion et de protection de l’image du célèbre reporter à la houppe réclamait plus de 35 000 euros (environ 50 000 $) pour la reproduction de cases dans deux des revues de ce groupe de bédéphiles néerlandais fondé en 1999. Il s’agit des revues Duizend Bommen — traduction libre : Mille sabords ! — et Sapristi !, pour être précis, publiées de manière plus ou moins confidentielle trois à cinq fois par an et visant un bassin de quelques centaines de lecteurs. Les procédures judiciaires ont été amorcées en 2009.

La réclamation n’est pas étonnante. Moulinsart, compagnie pilotée par Nick Rodwell, le nouveau et jeune mari de la veuve d’Hergé, Fanny Rodwell, mène une surveillance constante et surtout une guerre acharnée contre toutes utilisations du patrimoine dessiné par Hergé et extrait des albums de la série, sans autorisation ni versement de droits. Début 2014, le gardien de la mémoire a réussi en effet à faire fermer un tumblr dans les univers numériques, Le Petit XXIe, espace humoristique de socialisation par l’image, à vocation non commerciale, qui commentait l’actualité européenne et mondiale en détournant des cases puisées dans les 24 albums mis au monde par Hergé.

Moulinsart ou Casterman ?

Le jugement des Pays-Bas brise cette routine et le fait sur la base d’un document exclusif, daté de 1942, et versé au dossier de la Hergé Genootschap par une spécialiste anonyme de l’oeuvre, a rapporté le journal néerlandais NRC Handelsblad, cité par Le Soir. Il s’agit d’un contrat dans lequel Georges Rémi, le père de Tintin, cède ses droits sur ses images et ses textes à l’éditeur Casterman, et non pas à Moulinsart SA. Jamais, précise La Libre Belgique, cette entente n’a été contestée par la veuve et légataire universelle de Georges Rémi.

« Tout cela vient de créer un précédent, a expliqué lundi en entrevue au Devoir Benoît Peeters, bédéiste et spécialiste de l’oeuvre d’Hergé. Moulinsart est un peu sous le choc. Depuis des années, la compagnie de Nick Rodwell avait l’habitude d’être en position dominante. Elle s’est approprié tout le patrimoine d’Hergé et a fait de chaque case une marchandise. Or, même si le jugement est localisé aux Pays-Bas — il n’est pas dit qu’il fasse jurisprudence dans d’autres juridictions —, il vient sans doute d’affaiblir une posture et d’ouvrir la discussion. »

« De nombreux fan-clubs d’Hergé ont été contraints de verser des droits pour l’utilisation des vignettes de Tintin, alors que précédemment, tout se passait amicalement, de manière informelle et gratuitement », a expliqué Jan Aarnout Boer, le président de la Hergé Genootschap, dans les pages du quotidien néerlandais qui vient de mettre à jour cette histoire, tout en évoquant le fait que plusieurs de ces tintinophiles traqués par Moulinsart pourraient, à l’avenir, décider de se retourner contre l’oppresseur et contester des collectes de droits passés ou des obligations de fermetures de sites dont ils auraient été victimes. Ce jugement leur permettant d’un coup de faire changer le climat sur le terrain de l’utilisation non commerciale de certaines cases, comme une étoile mystérieuse sur la planète.

Malgré nos appels, il n’a pas été possible de parler avec Nick Rodwell. Moulinsart a simplement indiqué que le jugement était désormais dans les mains de ses avocats et qu’elle allait prendre le temps de l’analyser avant de réagir. « Ce qui n’est pas étonnant, dit M. Peeters. C’est un coup sévère qui pourrait les inciter à porter la cause en appel, mais qui risque aussi d’être pour eux très difficile à digérer 

L’oeuvre d’Hergé est figée dans le temps. Arrêtée en plein succès avec la mort du dessinateur en 1983, elle se prépare à entrer dans le domaine public en 2053, date butoir redoutée par Moulinsart et Nick Rodwell, qui souhaite du coup en tirer le plus de revenus possible d’ici là, sans s’aliéner un nombre grandissant de fidèles de Tintin qui puise désormais dans deux générations. Un équilibre difficile à atteindre, Nick Rodwell faisant régulièrement face à la critique pour sa protection inflexible de l’image de Tintin.

Cette décision va faire jurisprudence en ce sens où tous les gens — et il y en a beaucoup — qui sont poursuivis ou menacés par Moulinsart SA pour avoir reproduit des vignettes de Tintin sans demander l’autorisation vont brandir ce jugement.

Moulinsart est un peu sous le choc. Depuis des années, la compagnie de Nick Rodwell avait l’habitude d’être en position dominante. Elle s’est approprié tout le patrimoine d’Hergé et a fait de chaque case une marchandise. Or, même si le jugement est localisé aux Pays-Bas — il n’est pas dit qu’il fasse jurisprudence dans d’autres juridictions —, il vient sans doute d’affaiblir une posture et d’ouvrir la discussion.

2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 9 juin 2015 07 h 44

    Enrichissons notre vocabulaire

    Bachi-Bouzouk :
    Cavalier faisant partie des forces irrégulières de l'armée ottomane.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 11 juin 2015 09 h 57

    Mes droits

    Ouf ! Ce jugement me rassure.