Relire De Koninck

Le penseur Charles De Koninck
Photo: Université Laval Le penseur Charles De Koninck

À l’Université Laval, la famille De Koninck est une dynastie. En témoigne le nom du pavillon de sciences humaines et sociales : l’édifice Charles-De Koninck, où je dépose mes pénates tous les matins de la semaine. Hommage au « patriarche » qui, avec sa femme Zoe, aura douze enfants, dont un bon nombre deviendront des figures importantes du savoir au Québec.

D’origine flamande, le philosophe des sciences et de la nature est arrivé au Québec en 1934. Il est, comme son collègue littéraire, le Franco-Suisse Auguste Viatte, de ces hommes qui ont voulu, en temps opportun, sortir de leur bureau pour participer à la vie intellectuelle et politique de leur patrie d’adoption. Ainsi, le cinquième volume de ses Oeuvres complètes donne à lire, notamment, des réflexions sur le fédéralisme canadien, sur le communisme, sur la régulation des naissances — il sera d’ailleurs conseiller de Mgr Maurice Roy pendant Vatican II. Plusieurs textes sont d’une lecture ardue, ce que reconnaît volontiers Jacques Vallée dans son excellente introduction. Il faut même lire le latin, par endroits, pour comprendre les propos du philosophe qu’on n’a pas cru bon traduire. Cela dit, ceux-ci constituent un témoignage fascinant de la vie intellectuelle de l’après-guerre.

Staline à Québec ?

C’est la période de l’entre-deux, au Québec : si la philosophie est encore, à l’époque, celle de saint Thomas d’Aquin, dont se souviennent encore, avec une joie toute relative, les anciens du collège classique, il y a déjà des brèches dans le mur, pour parler comme un peintre connu. Ainsi, De Koninck ne dira pas, comme Hermas Bastien en 1925, que le thomisme « nous détournera des aventures hasardeuses que nous n’avons pas le loisir de tenter ». Bien au contraire, il écrit : « La préférence pour la philosophia perennis ne veut pas dire que nous pouvons ou devons ignorer les autres doctrines. Tout au contraire, il nous incombe de les exposer d’une manière parfaitement objective. » C’est ainsi que la dénonciation du communisme doit passer par une connaissance de ses thèses. En 1943, tandis que la visite de Staline dans la ville de Québec est évoquée, De Koninck propose de l’inviter à l’Université Laval pour qu’il expose ses vues sur le matérialisme dialectique, « à condition qu’il accepte d’être contredit ». Il restera chez lui, mais je doute que ce soit à cause de cette invitation.

La participation du philosophe à la vie canadienne passe également par d’importantes commissions royales d’enquête, comme la commission Tremblay sur les problèmes constitutionnels, dont il fut nommé « officier spécial » en 1953 par le gouvernement Duplessis. Dans son mémoire écrit selon une perspective aristotélicienne, il met à mal l’idée de « Grand État » désincarné, répondant sans le nommer aux perspectives universalistes d’un Pierre Trudeau, déjà énoncées dans Cité libre — comme le rappelle pertinemment Jacques Vallée. La Confédération doit permettre aux provinces, seules sociétés politiques, de s’épanouir. Cette perspective philosophique, cette hauteur de vue, permet de dire ceci, qui est encore à l’ordre du jour, me semble-t-il : « À la différence des bêtes, l’animal politique est censé se mouvoir lui-même vers un bien véritable et apparent. Rien de plus agaçant pour ceux qui prétendent avoir trouvé et veulent mettre en oeuvre, pour une fin équivoque, un système automatique, une sorte de cause motrice universelle à laquelle personne ne pourrait résister. »

À la différence des bêtes, l’animal politique est censé se mouvoir lui-même vers un bien véritable et apparent. Rien de plus agaçant pour ceux qui prétendent avoir trouvé et veulent mettre en œuvre, pour une fin équivoque, un système automatique, une sorte de cause motrice universelle à laquelle personne ne pourrait résister.

Oeuvres de Charles De Koninck Tome II, volume III. Le dilemme de la Constitution

Charles De Koninck, introduction de Jacques Vallée, Presses de l’Université Laval, Québec, 2015, 336 pages

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