La bédé, nouvelle marotte des collectionneurs internationaux

La bande dessinée franco-belge sort enfin de ses frontières étriquées. Longtemps cantonné à un petit cercle d’amateurs, le 9e art commence sérieusement à intéresser les collectionneurs internationaux. Les grandes maisons d’enchères anglo-saxonnes ne s’y sont pas trompées. Au printemps, Christie’s a drainé pas loin de 6 millions d’euros (8,2 millions $CAN) lors d’une vente. Son concurrent Sotheby’s avait, quant à lui, récolté près de 4 millions (5,4 millions $CAN) la semaine précédente. De sérieux concurrents qui chassent sur les terres d’Artcurial, le leader français en ce domaine, présent sur ce marché depuis une vingtaine d’années. Le 23 mai, Artcurial a d’ailleurs encore engrangé plus de 3 millions d’euros (4 millions $CAN) sur les 550 lots qu’elle proposait.

La force de frappe de ces maisons ouvre le champ à une nouvelle clientèle internationale venue des États-Unis, mais aussi d’Asie et du Moyen-Orient. « La multiplication des expositions et des conventions à l’international, ainsi que la publication d’auteurs renommés à l’étranger ont contribué à faire connaître ce genre artistique », souligne le galeriste Bernard Mahé, expert pour Sotheby’s. Beaucoup de collectionneurs ont pris conscience que la bande dessinée se rapprochait de la gravure et du dessin traditionnel. « Illustrateurs, les auteurs de bande dessinée, ce sont un peu les Gustave Doré des XXe et XXIe siècles », estime pour sa part le galeriste Daniel Maghen, qui s’est occupé des deux ventes Christie’s. Pour lui, le phénomène n’en est donc qu’à ses débuts.

Le succès d’Hergé

Cependant, les collectionneurs se dirigent en priorité sur les valeurs sûres, faute souvent de bien connaître la diversité des oeuvres et des styles. Le marché se montre donc de plus en plus sélectif, se concentrant sur 40 à 50 artistes. « Ce sont surtout les pièces belles et rares qui font les prix records : Hergé bien sûr, mais aussi Jean Roba, André Franquin, Jean-Claude Mézières, Joann Sfar ou Hugo Pratt illustrent cette tendance », constate Éric Leroy, l’expert d’Artcurial.

Une grande partie des oeuvres phares proposées par cette dernière maison le 23 mai a encore été acquise par des acheteurs européens, mais un dessin original d’Hergé, réalisé en 1946 pour la page de titre de Tintin au Congo, est parti chez un collectionneur du Moyen-Orient à 260 000 $, très largement au-dessus de l’estimation (de 41 000 à 68 000 $).

Des collectionneurs du Moyen-Orient s’étaient aussi distingués en mars dernier lors des ventes Christie’s et Sotheby’s, s’intéressant notamment à des oeuvres de Moebius, pseudonyme de Jean Giraud. Mais on avait aussi relevé chez Christie’s la présence d’investisseurs asiatiques. À l’image de ce dessin réalisé par Hergé pour la une du journal Tintin du 10 octobre 1978, acquise par un collectionneur chinois pour la somme astronomique de 790 000 $, évoquant, il est vrai, l’album mythique du Lotus bleu.