Jean Narrache: l’amertume sous le rire

Photomontage: Le Devoir

En 1913, Émile Coderre, étudiant en pharmacie et apprenti dans un établissement de la rue Sainte-Catherine Est, à Montréal, livre un médicament près de la rue Saint-Laurent. La porte s’ouvre, racontera-t-il, sur une jeune femme seulement vêtue « d’un collier de perles et d’une paire de bas roses », tenue à laquelle ses pompeuses études classiques ne l’ont pas préparé. Aussi, au lieu d’être, par tradition, poète du terroir, se proclamera-t-il « poète du trottoir ».

Cette formule résume à merveille ce qu’a été Émile Coderre (1893-1970), qui, sous le pseudonyme de Jean Narrache, a exprimé, en réinventant leur langue colorée, les sentiments des gagne-petit et des chômeurs durant la crise économique des années 30. Historien de la littérature, Richard Foisy a exhumé de nombreux inédits qui nourrissent son ouvrage Un poète et son double, la première biographie complète de Narrache, et Quand j’parl’pour parler, son édition remaniée de l’anthologie de l’écrivain.

Même si son biographe très solide fait remonter l’expression populaire « j’en arrache », d’où le poète tire son pseudonyme aux défricheurs de la Nouvelle-France qui peinaient à extirper les souches, Coderre est un poète urbain — et même notre premier écrivain populaire urbain —, précurseur de Gratien Gélinas et de Michel Tremblay. En 1936, il n’affirmera pas en vain au poète sherbrookois Alfred DesRochers, aussi « canayen » que lui, mais plus rural : « Je suis du peuple ! »

Entre le sang de la rue et la gouaille

 

Né à Montréal, Coderre a beau être fils de pharmacien, petit-fils de notaire, avoir comme oncle maternel un homme d’affaires influent, il a partagé le sort des pauvres en devenant à cinq ans orphelin de père et de mère. Adopté par d’humbles membres de sa famille, aidé par un grand-oncle curé, il a fait ses études classiques au petit séminaire de Nicolet pour plus tard devenir pharmacien sur le Plateau-Mont-Royal, puis à Saint-Henri, avant de travailler comme voyageur de commerce ainsi que dans d’autres domaines.

Même si, composés dans une langue châtiée, ses premiers poèmes souffrent d’un « romantisme attardé »,comme il l’avouera en 1969, on y découvre, dès 1917, la transcription de ce précepte de Nietzsche : « Écris avec du sang. » Coderre lit Mark Twain, maître américain d’une littérature populaire qui n’a plus besoin d’être ainsi catégorisée tant l’oeuvre de celui-ci la transcende, et Jehan Rictus (1867-1933), poète français dont la gouaille faubourienne reste une manière plus qu’une trouvaille.

Mais, devenu Jean Narrache par sa publication en 1932 d’un recueil de poèmes, Quand j’parl’tout seul, et en 1939 d’un autre, J’parl’pour parler, il exprime son originalité canadienne, voire montréalaise. Sa Prière devant la Sun Life, poème du deuxième recueil, en est le meilleur exemple. Dans une touchante naïveté, un paumé y dénonce, avec ses tripes, l’élite canadienne-française d’alors, qui fait appel à la religion et au patriotisme pour cacher au peuple le culte de l’argent qu’elle pratique avant tout.

S’avouant « rien qu’un rien », il prie ironiquement devant l’édifice de la compagnie d’assurance vie, rue Metcalfe, au coeur de la métropole, « Pour ceux qui s’font des pil’s de piasses / À s’planter comm’Champions d’la Race ; / Pour tous les jureurs de serments / D’amour à la Franc’notr’moman ; / Pour tous ceux qui tir’nt bénéfice / De notr’vach’rie et de nos vices. » Le dernier vers révèle que Narrache n’est ni un amoureux aveugle de ce qu’il appelle la « quêteucratie » ni un socialiste doctrinaire.

Il se méfie aussi bien des grands sentiments que des grandes théories. Ce qui lui confère, à notre époque désillusionnée, une actualité certaine et fait vite oublier le « côté un peu vieillot » de son oeuvre, que même Foisy, son admirateur, ne manque pas de suggérer discrètement. En 1937, dans Histoires du Canada, dont le premier ministre Maurice Duplessis empêche la réédition, Narrache affirme même : « Il y a autant de politiciens honnêtes dans le monde qu’il y a de prostituées chastes. »

Sous l’humour

À propos des hommes de pouvoir et des capitalistes qui profitent des guerres tout en honorant sans limites les soldats tombés au front, le poète interpelle ces derniers : « Tout ça c’est parc’que vous êt’s morts… / si vous viviez, mes pauvr’s garçons ! / Vous manqueriez d’pain su’la planche / comm’ben d’autr’s revenus du front. » La fatalité de l’existence l’inspire plus que la promesse révolutionnaire des lendemains qui chantent.

Son humour noir excelle à décrire une dame bien qui, au Théâtre Saint-Denis, pleure « comme un arrosoir » en assistant à la pièce Les deux orphelines et qui, en quittant la salle, apostrophe deux petites mendiantes. Elle s’écrie : « Allez-vous-en, mes p’tit’s voleuses ! » Narrache conclut : « La vie, c’est ben mal emmanché ! »

Avant sa mort, il explicitera cette réflexion : « La vie, quoique feignent d’en penser tant de gens, n’est pas un don mirifique dont il faille tant se réjouir. Après tout, n’avons-nous pas tous été condamnés à la vie sans avoir eu la moindre chance d’en appeler de cette terrible sentence. » Qui aurait cru que, sous la langue colorée du peuple, l’arrière-pensée du poète des rues de Montréal se rapproche du scepticisme de Cioran, écrivain européen à la sobriété toute classique ?

C’est pourtant la leçon que l’on retient du colossal et salutaire travail de Foisy sur Jean Narrache. Elle éclaire le côté sombre, profond et universel de la sensibilité québécoise que l’exubérance de l’humour populaire peine toujours à dissimuler. « J’espère que je mourrai en pardonnant à mes parents de m’avoir mis au monde », déclara Coderre en 1961, en pleine Révolution tranquille, tandis que les Québécois, même les plus humbles, commençaient à s’interroger sérieusement sur le sens de leur singulière aventure.

Jean Narrache en musique

Jean Narrache a trouvé quelques échos en musique au Québec. La plupart de ces oeuvres sont parues dans les 5 dernières années.

Richard Foisy lui-même proposera à l’automne un album où il chante 17 textes du poète du trottoir. Le disque, accompagné d’un livret illustré où sont mis en contexte la plupart des poèmes, épousera une formule musicale jazzée des plus classiques, avec piano et contrebasse, et des touches de cordes et de clarinette. Foisy y interprète Jean Narrache de façon guillerette, avec une articulation presque trop impeccable étant donné l’esprit des textes. Les moments récités, sur trame de piano discret, restent de beaux moments poétiques.

En 2011, la compilation J’rappe tout seul quand Jean Narrache avait été créée par Frédéric Guindon. Le disque de sept titres diffusé au www.jeannarrache.com mettait en scène des rappeurs émergents québécois, avec une trame rythmée. Tous les revenus de ce disque sont remis au journal L’Itinéraire.

Nos recherches nous ont également menés vers l’enregistrement Les poèmes de Jean Narrache, livrés par le comédien René Caron. Le disque paru en 1973 comprend 18 titres plus récités que chantés. L’album a été réédité en 2008 et est disponible sur Archambault.ca et sur iTunes.

Finalement, le Trio Laperche termine son album Colline de l’île, paru en 2013, par la pièce J’rest’vagabond. Coïncidence ou pas, le morceau clôture également le disque de Richard Foisy.
 
Philippe Papineau

Un poète et son double. Jean Narrache – Émile Coderre

Richard Foisy, L’Hexagone, Montréal, 2015, 432 pages. Aussi: «Quand j’parl’pour parler», Jean Narrache, anthologie présentée par Richard Foisy, Typo, Montréal, 2015, 272 pages

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 30 mai 2015 03 h 44

    Mon préféré...

    Mon préféré... je l'avoue.
    Merci à Messieurs Lapierre et Foisy de me signifier aujourd'hui, enfin..., que je ne suis pas tout à fait un extra-terrestre !