Au coeur de la chasse

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Remettre en question le fait d’exister malgré la férocité parfaite du vivant, voilà le propos fondamental des Hommes sont des chevreuils qui ne s’appartiennent pas, recueil de Mireille Gagné déchiré entre vie et survie, entre « La proie » et « Le prédateur » (titres de ses deux parties). Cette oscillation mène au rôle qu’on décide de tenir à bout portant dans le sens de son existence. Ce recueil, pourtant signé par une poète, investissant un « je » constamment féminin, porte un curieux titre dont la pertinence du mot « homme » (comme partout dans le recueil) ne s’explique pas. Employé sans doute dans son sens générique, il contribue à proposer une piste de lecture qu’on ne peut s’empêcher de remettre en question.

C’est d’autant plus dommage que la vérité extrême de ce recueil tient dans la vision radicalement féminine de ce monde avec lequel la poète se colletaille, qui déchire et tue, qui fragilise le moindre « spasme de vivre », dirait Nelligan.

Or, magnifiques sont souvent ces textes très courts, ces vers percutants qui aveuglent tant leur acuité s’impose. Défi immense, donc : « Comment devenir une femme sans mordre ? » Résoudre ce dilemme provoque ce déchirement intrinsèque qui taraude la poète. La métaphore de la chasse s’immisce d’emblée comme une force pour éclairer cette faim et cette soif de soi. La bête traquée est une corneille, noir oiseau, charognard et survivant, et la poète confesse : « Je lave les corneilles / Méticuleusement / Lisse les plumes / À la perfection / L’éternité est un art. »


Silence de chasseresse

S’il est vrai que « Certains si occupés à mourir / Ne voient pas les autres survivre », ce n’est pas le cas de la poète, qui affirme : « Je ne regarde pas la proie / Avant de la tuer / Une fois éventrée / Je conserve le coeur / Lavé à grande eau / Je l’observe / Longuement / Avant de me reconnaître. » Cette volonté de conscience porte ces mots tout du long, avec le même souffle poétique, car, c’est impératif, « Ne pas faire de bruit / À l’intérieur de l’oiseau / Surtout / Ne pas souffler / L’équilibre tient à un fil. » Précaution de chasseresse à l’affût, précaution de victime sur le point de succomber ? Cette ambivalence est le moteur même de cette poésie, toujours au bord du silence menaçant sa propre vitalité.

Or, l’auteure sait bien que « Les squelettes ont les yeux aussi bleus que le ciel / À force de périr », mais ce qui compte au fond, c’est cet aveu retentissant : « Demain je vous jure je veux vivre. »

Les hommes sont des chevreuils qui ne s’appartiennent pas

Mireille Gagné, L’Hexagone, Montréal, 2015, 72 pages

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 mai 2015 15 h 31

    Je ne comprends pas M. Corriveau.

    Il préfère «chasseresse» à «chasseuse» (bravo), mais remplace un vieux mot comme «poétesse» par un autre qui sonne mieux à nos chatouilleuses oreilles: «poète». Dans la quatrième édition du «Multidictionnaire de la langue française», on peut lire la note sémantique suivante sous «poétesse» (un mot créé au XVIe siècle): «Ce nom peut avoir une connotation péjorative, un sens restrictif. On emploie plutôt le nom poète». Mais dans «Le Petit Larousse illustré» de 2014, rien de tel, sinon la définition attendue: «Écrivaine qui pratique l'art de la poésie». Si un mot féminin renferme une connotation péjorative, c’est contre la connotation qu’il faut lutter, pas contre le mot, pardi!

    Pendant que des mots féminins existant depuis longtemps disparaissent du vocabulaire courant («poétesse», «doctoresse», «chasseresse», «Suissesse» ou encore «maîtresse»), d’autres mots sont féminisés de manière parfois très contestable, et d’autres encore ne le sont carrément pas (comment se fait-il, par exemple, que le mot «juge» n'ait pas été féminisé en «jugesse»?). C’est à y perdre son latin.