La quête de la mère

David Goudreault, travailleur social de formation, slameur, signe ici son premier roman.
Photo: JF Dupuis David Goudreault, travailleur social de formation, slameur, signe ici son premier roman.

Premier Québécois à avoir remporté la Coupe du monde de slam poésie à Paris, en 2011, il a signé trois albums et deux recueils de poèmes, dont S’édenter la chienne (Écrits des Forges, 2014). À 34 ans, David Goudreault, travailleur social de formation, publie un premier roman décapant, très difficile à prendre au premier degré.

On apprend dès le prologue qu’il y a un cadavre. On ne saura qu’à la toute fin qui est mort et dans quelles circonstances. On sait déjà qu’on a entre les mains ce qui a tout l’air d’une confession.

Puisque tout se joue dès l’enfance, c’est là que commence le récit. « Ma mère se suicidait souvent », confie le narrateur. Dès l’âge de 4 ans, l’enfant qui vivait seul avec sa mère a dû affronter les penchants autodestructeurs de sa maman, bourrée de médicaments et traitée aux électrochocs, en vain.

Pas traumatisé le moins du monde, affirme-t-il pourtant. « Contrairement à ce que prétendent les rapports officiels, je n’étais pas affecté par ses habitudes. Quand maman sortait la tête de ses enfers, c’était une femme merveilleuse. Les spécialistes peuvent bien aller se pendre eux aussi, avec leurs pseudo-analyses de nos liens d’attachement. »

De tentative de suicide en tentative, le comportement de la mère a fini par alerter les services sociaux. Est arrivé ce qui devait arriver : on l’a séparée de son petit. « Pour ma sécurité et son équilibre », précise le fils.

Il avait 7 ans. Il ne l’a jamais revue. « Cela m’a paru aussi logique que d’interdire la neige en hiver ou la sloche au printemps. Je savais bien, moi, qu’elle ne mourrait jamais et qu’il n’y avait que ses berceuses pour m’apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même. On avait besoin l’un de l’autre. »

Tout cela aurait pu donner lieu à une histoire misérabiliste. C’est plutôt de l’ascension de la rage dont il est question. Car on a affaire à une petite crapule, sans foi ni loi. Dont les actes de violence vont aller en augmentant.

Comme si avoir été séparé de force de sa mère à l’âge de 7 ans justifiait tout. Comme s’il s’agissait de circonstances atténuantes concernant son comportement inadmissible sur qui personne n’a de prise. Comme si, à partir du moment où l’enfant a été privé de sa mère, même non fonctionnelle et suicidaire, l’engrenage était inévitable. C’est du moins la version du narrateur.

Son seul réconfort dans sa descente aux enfers : les livres. Qui affinent son vocabulaire, alimentent son imaginaire. Et lui servent de repères pour philosopher à ses heures. Il nourrira aussi le rêve de devenir rappeur, tout passionné de hip-hop qu’il se révélera à l’adolescence, mais le passage à l’acte sera sans cesse reporté. Trop de hargne et de besoins primaires à combler avant tout.

Rage au coeur

Loin d’en vouloir à sa mère, il l’adule, l’idéalise. C’est aux autres qu’il en veut, à ceux qui les ont séparés. Il rage aussi contre les familles d’accueil qui se succèdent dans sa vie : il se sent traité comme un moins que rien. Il juge ceux qui empochent un chèque du gouvernement sous prétexte de (mal) prendre soin de lui. Peu à peu, il s’en prend cruellement à leurs petits animaux de compagnie. Il en vient à commettre de petits larcins, à multiplier les mauvais coups.

Devenu jeune adulte, carburant à l’alcool, à la drogue, aux amphétamines, il s’enfonce dans la criminalité. Il ne veut rien savoir des normes, rit des règles, profite de toutes les bonnes âmes qu’il croise, sans scrupule. Et il ajoute jour après jour des noms sur sa liste de vengeance : tous ces gens qui n’ont pas été à la hauteur de ses attentes, qui lui ont fait du mal…

Bref, il en vient à commettre l’irréparable. Comme cela était annoncé dès le début. De ce point de vue, outre quelques surprises, on ne peut pas dire que c’est excitant. On patauge dans le glauque, détails sordides à l’appui.

Pas moyen, bien sûr, d’avoir de la sympathie pour cet antihéros qui se croit tout permis. Qui n’est pas sans faire penser, par certains côtés d’ailleurs, aux ploucs détestables mis en scène par François Barcelo dans ses polars déjantés. Mais en pire.

Le narrateur de La bête à sa mère a tous les défauts : non seulement cet accro à la porno et aux jeux de hasard est-il violent, il se montre manipulateur à l’extrême, harceleur de première. Aussi sexiste que raciste ou homophobe, il s’assume, sûr de son bon droit.

Tout cela est justifié à ses yeux. Car, pour ce petit salaud imbu de lui-même : « On est salaud dans la mesure où la vie est une salope. » Son expression préférée : « C’est documenté. » Du style : « Les liens du sang sont plus forts que tout, c’est documenté. » Ou : « On ne se pointe pas chez les gens les mains vides. Il faut des fleurs ou une arme, c’est documenté. » Ainsi de suite…

C’est au-delà des événements comme tels que La bête à sa mère est vraiment intéressant, si on peut dire. Dans la charge sociale sous-jacente au roman. Une charge à tous les vents, sans retenue aucune, qui se plaît à l’exagération. Contre le monde pourri, corrompu, hypocrite, égocentrique. Contre la loi du plus fort, la course à l’avoir et au paraître. Contre la déshumanisation généralisée.

Comment, dans un tel monde, seul à se défendre depuis l’enfance, éviter la rancoeur, la déviance ? La bête à sa mère pourrait se lire comme un cri du coeur. Malgré la plume au vitriol de David Goudreault. Malgré l’humour rentre-dedans qui parsème son roman. Ou peut-être grâce à cela : c’est entre les lignes que ça se passe.

La quête de la mère. Le désir obsessif du fils de se blottir à nouveau dans ses bras. Quitte à fabuler au plus haut point sur le moment des retrouvailles. Quitte à rentrer dans le mur. C’est la ligne directrice du récit. Peut-être ce qui lui donne son sens.

Le soleil de midi est violent pour le peuple de l’ombre. Il faudrait noter cette réflexion, c’était un titre de recueil de poèmes, ça. Ça devait être payant de publier de la poésie, c’est un genre noble. Ça devait aller chercher dans les six chiffres, un bon poète au Québec. Il devait aussi exister une grande fraternité entre les poètes, et plein de femmes qui veulent poser nues pour les inspirer. Oui, j’allais faire de la poésie, entre deux albums de rap.

Les coups de poing, c’est quand même des contacts humains

La bête à sa mère

David Goudreault, Stanké, Montréal, 2015, 232 pages