Essai littéraire - Le petit Québec infini

«Toute ma connaissance, écrivait Jack Kerouac, me vient de mon identité canadienne-française, et de nulle part ailleurs.» Il se servait de la langue anglaise comme d'un simple «instrument» aseptisé pour fouiller l'inconscient québécois. «Si je manie l'anglais avec autant d'aisance, c'est, précisait-il, parce que ce n'est pas ma propre langue.»

Kerouac, l'écrivain «québécois» le plus célèbre, serait-il un écrivain majeur qui a écrit dans une langue majeure, l'anglais des États-Unis, en exprimant l'imaginaire d'un peuple mineur? C'est l'une des questions qu'on se pose après avoir lu un ouvrage collectif intitulé Littératures mineures en langue majeure.

Donner un titre pareil à un livre qui traite des littératures québécoise et wallonne-bruxelloise peut ressembler à un affront fait au Québec et à la Belgique francophone par des partisans de la «langue majeure» en question: le français de Paris. Tel n'est pourtant pas le dessein de Jean-Pierre Bertrand et de Lise Gauvin, qui dirigent la publication de ce recueil de textes souvent remarquables. Tous les deux donnent au mot mineur un sens positif en soutenant que la vraie littérature se situe dans le mode mineur de l'aventure, car, pour éviter l'académisme, elle évolue en marge d'une institution langagière qui se définit selon le mode majeur.

C'est Kafka qui leur inspire cette magnifique réflexion. En tentant d'exprimer sa double identité juive et tchèque en allemand, la langue majeure dans laquelle il écrivait, le grand Praguois n'a-t-il pas transfiguré l'écriture pour y faire retentir le cri des deux cultures mineures qu'il refoulait?

De brillants collaborateurs de l'ouvrage développent un thème analogue. Michel Biron estime que la littérature québécoise tend à abolir la distinction entre le majeur et le mineur; Karim Larose salue en Jacques Ferron l'écrivain mineur absolu. Ils nous entraînent, sans le dire, vers un éclatement kerouacien des catégories linguistiques, littéraires et géographiques.

On saisit l'ampleur d'un tel éclatement lorsque Kerouac raconte qu'en 1953, rue Sainte-Catherine, à Montréal, il se voyait comme l'adversaire mythique du Canadien anglais archétypal. Que demander de plus québécois au Canuck du Massachusetts, le seul écrivain qui ait, jusqu'ici, donné au Québec subliminal un écho universel?

LITTÉRATURES MINEURES EN LANGUE MAJEURE

Sous la direction de Jean-Pierre Bertrand et Lise Gauvin

PIE-Peter Lang et PUM

Bruxelles et Montréal, 2003

320 pages