Pour ne pas oublier la richesse de ses racines

Avec cette collection chapeautée par le nom «Aux limites de la mémoire», les Publications du Québec offrent une petite histoire absolument originale de la vie quotidienne au Québec, couvrant à peu près 150 ans. On y trouve «la partie la moins officielle, la moins achevée de notre histoire», celle qui dort dans les archives, les musées ou les albums de photos de famille.

L'histoire de cette collection commence en 1995, alors que paraissait «Aux limites de la mémoire» Photographies du Québec 1900-1930, un album élaboré par le Musée du Bas-Saint-Laurent et produit par les Publications du Québec, comprenant 200 photos acquises par des donations et choisies dans le fonds du musée. Les bas de vignette ont été réalisés, pour ce premier album, à partir du témoignage oral recueilli auprès de personnages âgées. Après l'avoir parcouru, le lecteur, quel que soit son âge, aura en tête un panorama très évocateur de ce que fut la vie québécoise au début du vingtième siècle.

Qui aurait pu prévoir l'intérêt suscité par un ouvrage comme celui-là? Il fut tel que les Publications du Québec ont décidé de poursuivre l'aventure en multipliant les thèmes, de sorte que la collection comprend déjà à ce jour dix volumes, toujours en noir et blanc, étonnamment riches d'information, mis en page avec la rigueur qu'exigeait un tel projet.

Chaque album, préfacé par un auteur spécialisé dans un domaine qui se rapporte au thème, rassemble environ 200 photos soutenues par des titres suivis de commentaires qui ne manquent ni d'esprit critique ni d'humour subtil et qui font preuve de beaucoup d'à-propos et d'amour pour leur sujet. Ces albums ne sont pas simplement de beaux livres à poser sur la table à café; ils s'imposent comme une nécessité dans un pays dont la devise est «Je me souviens» mais qui oublie si facilement (parmi ceux qui l'ont souligné, Jean-Claude Germain, qui a ironiquement et fort justement donné pour titre Un pays dont la devise est je m'oublie à l'une de ses pièces en 1976). Car, en effet, il a la mémoire courte, ce pays qui hésite à se considérer comme tel et qui fait trop souvent l'économie de l'analyse, notamment en résumant par les mots de «Grande Noirceur» (avec une inquiétante légèreté) une époque qui fut, certes, sous l'emprise de divers jougs (dont on n'a pas encore tout dit) mais qui fut, par ailleurs, extrêmement riche en opiniâtreté, en invention et en évolutions de toutes sortes. Les voies très diverses que proposent ces albums au lecteur ont de quoi ébranler les préjugés qui entravent la circulation de la mémoire. Toute personne qui sait lire et regarder, quel que soit son âge, trouvera à feuilleter ces albums de véritables petits films; les quelque 2000 photographies de provenances diverses qui les composent stimulent la curiosité autant qu'elles rappellent la vitalité des racines québécoises, en renouant avec ses physionomies intimes.

Si l'on considère l'époque entière couverte par la collection, qui va de 1859 à 1982, on se rend compte que ces quelque 150 ans ont vu le Québec passer, comme on l'a souvent remarqué à la blague, du Moyen Âge à la modernité quasiment sans transition. Il est à noter qu'aucun livre de cette collection n'entretient un culte commercial ou passéiste du «bon vieux temps». À les parcourir attentivement, ce qui frappe, c'est que les gens qui ont vécu à ces époques savaient tout faire, utilisaient les ressources dont ils disposaient et cultivaient celles-ci au maximum. La vie citadine et bourgeoise, comme la vie rurale, y est représentée; un grand éventail de professions et de métiers, dont plusieurs sont perdus, y sont également évoqués.

Le plaisir de fouiller dans ces livres est si vif qu'on voudrait parler de tous. Îuvre de femmes 1860-1961, l'album émouvant conçu par Lucie Desrochers, qui retrace un siècle d'activités et de travaux dévolus aux femmes, se révèle particulièrement étonnant sous ce rapport. Le livre illustre ce que Simonne et Michel Chartrand, à l'instar de plusieurs autres, ont affirmé chaque fois qu'ils l'ont pu, à savoir que les femmes ont porté sur leurs épaules des responsabilités beaucoup plus énormes que l'histoire ne le rapporte et accompli un travail trop souvent tenu pour acquis mais titanesque dans le développement du Québec.

Quant à Naviguer sur le fleuve au temps passé 1860-1960, conçu par Alain Franck, ethnologue spécialisé en histoire maritime, il se révèle un complément essentiel au film de Pierre Perrault Les Voitures d'eau, rappelant que le Saint-Laurent fut, pendant cette période, non seulement une voie commerciale, le couloir d'entrée des immigrants au pays et une artère essentielle au commerce du bois, mais également un lieu vivant et rassembleur, appartenant vraiment aux riverains qui y trouvaient non seulement de quoi se nourrir, mais également de quoi s'y retrouver, s'y divertir et y rêver.

Alexander Reford, historien et directeur des Jardins de Métis (et petit-fils de leur fondatrice Elsie Reford), signe Des jardins oubliés 1860-1960, un siècle de jardins, du plus modeste jardin

de curé ou de fermier aux plus opulents domaines horticoles. (Alexander Reford est également l'auteur de l'album Au rythme du train 1859-1970.) Les deux historiens Paul-André Leclerc et Jacques Saint-Pierre ont réalisé, quant à eux, La Vie rurale 1866-1953, où l'on ne redécouvre pas seulement tous les aspects de la vie à la campagne mais aussi l'ingéniosité et l'imagination des familles des cultivateurs, la pureté de l'architecture de leurs bâtiments. Quel Québécois (quelle que soit sa provenance) n'a pas, de près ou de loin, par le biais d'une attirance personnelle ou de son atavisme, un rapport avec la forêt? La question des forêts et du bois (peuples qui y vivent, coupe, circulation, commerce, chantiers, trappe en forêt, drave, transformation, moulins à scie, etc.) est cernée par Lynda Dionne et Georges Pelletier dans Des forêts et des hommes 1880-1982.

Le dernier paru, Le Québec et la Guerre 1960-1954, sous la direction de l'historien et muséologue Jean-Marie Fallu, évoque les nombreuses guerres auxquelles le Québec a participé, de celle des Boers à la guerre de Corée en passant par la guerre civile d'Espagne, la conscription et le fameux «effort de guerre».

Il était temps qu'une telle collection paraisse, pour que tous les fonds photographiques, ceux des Archives nationales, des musées ou des collections privées, redeviennent vivants et abordables pour tous grâce à des albums aussi agréables à consulter que bien documentés, qui font circuler les visages de l'histoire de la vie quotidienne en rendant celle-ci accessible à tous. «Aux limites de la mémoire» constitue donc une initiative absolument nécessaire, et un cadeau d'une incommensurable richesse.

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La collection «Aux limites de la mémoire», aux Publications du Québec, comprend à ce jour 10 titres:

- Photographies du Québec 1900-1930, Guy Bouchard et Jean Régis (1995);

- Entre campagne et ville 1940-1950, Paul-Louis Martin (1996);

- Les Voies du passé, 1870-1965: les transports au Québec, Serge Lambert et Jean-Claude Dupont (1997);

- Des forêts et des hommes 1880-1982, Lynda Dionne, Georges Pelletier (1997);

- Des jardins oubliés 1860-1960, Alexander Reford (1999);

- Naviguer sur le fleuve au temps passé 1860-1960, Alain Franck (2000);

- La Vie rurale 1866-1953, Paul-André Leclerc, Jacques Saint-Pierre (2001);

- Au rythme du train 1859-1970, Alexander Reford (2002);

- Îuvres de femmes 1860-1961, Lucie Desrochers (2003);

- Le Québec et la Guerre 1860-1961, Jean-Marie Fallu (2003).