Essais québécois - La santé pour tout le monde

Le docteur Robert Patenaude a du nerf et du coeur. Après avoir livré un témoignage rythmé mais accablant au sujet des services d'urgence des hôpitaux québécois dans 24 heures à l'urgence en 1999, le voici qu'il récidive avec encore plus de force dans La Santé, ce mal nécessaire, un essai très personnel qui aborde le même univers, mais dans une perspective plus large.

Afin d'illustrer «les ratés du système québécois», Patenaude, en homme de terrain, nous amène encore à l'urgence par un beau vendredi froid de novembre. Huit heures, cette fois-ci, lui suffiront pour réitérer le diagnostic établi dans son ouvrage précédent. Dans un style bousculé qui évoque le climat tourbillonnant d'un banal mais combien essentiel service d'urgence québécois, le médecin indigné illustre, dénonce et s'attendrit.

Il illustre, d'abord, les conditions inacceptables que réserve l'état actuel des lieux aussi bien aux patients qu'au personnel soignant. Du toucher rectal réalisé sans ménagement, dans le corridor, au vu et au su de tout le monde, au désarroi d'une schizophrène et de son conjoint qu'on renvoie chez eux cavalièrement parce qu'on ne peut rien faire pour eux, en passant par le triste clochard qu'on perd et les chanceux qu'on parvient à réchapper, tout un généreux désordre s'étale qui permet de comprendre qu'il faudrait bien, de toute urgence, oui, faire quelque chose pour améliorer la situation.

Ce que Patenaude dénonce, du même souffle, ce sont les conditions de désorganisation, voire de violence, avec lesquelles le personnel soignant doit composer, surtout la nuit. C'est, aussi, l'utilisation abusive des services ambulanciers qui coûte la peau des fesses et congestionne les services; les consultations inutiles qui détournent les intervenants de l'essentiel; l'irresponsabilité parentale qui engendre ou des enfants-rois ou de tristes petits poucets hantant des corridors qui ne sont pas pour eux; l'hypocrite médecine actuelle à deux vitesses qui vaut un traitement privilégié à la douillette épouse du président de la fondation de l'hôpital et les néons de l'urgence aux autres; quelques-uns de ses collègues embourgeoisés qui se changent les idées en discutant de leurs problèmes d'impôt avant de retourner dans la «merveilleuse» île des Soeurs; mais surtout les gestionnaires déconnectés de la réalité de l'urgence qui font leurs choux gras de la multiplication de comités dont les rapports aboutissent dans les limbes. L'esprit des Invasions barbares n'est pas loin et cela inquiète un peu; ce qui est exagéré n'est-il pas insignifiant?

Derrière ce feu roulant de critiques à l'emporte-pièce se trouve un désarroi dont l'auteur n'est pas dupe: «Et cela n'est pas sans conséquences sur la vie dite privée: radicalisation des idées et des prises de position, manque d'indulgence envers les autres, intransigeance et manque de tact face aux amis les plus proches... sans parler de la vie sentimentale qui, à cause de tous ces paramètres, tend à ne devenir qu'une succession d'aventures sans cesse plus insatisfaisantes.»

D'autres, moins concernés ou moins lucides et moins engagés, s'en sortent, on l'imagine, plus facilement. On serait mal venu, cela étant, de reprocher au docteur Patenaude l'admirable souci humaniste qu'il applique à son champ d'intervention qui, faut-il insister là-dessus, finira par tous nous rejoindre un jour ou l'autre, en ce moment précis où notre vulnérabilité sera à son summum. La santé, c'est pour tout le monde parce que la maladie, nul n'y échappe non plus.

Cela, Patenaude, qui fut naguère sauvé d'une leucémie grâce à une greffe de moelle osseuse provenant de sa soeur Diane, le sait mieux que quiconque. Et s'il parvient encore à s'attendrir, aujourd'hui, c'est grâce au souvenir de cette frangine, schizophrène et réduite à vivre de l'aide sociale, mais incarnation, à ses yeux, de la générosité humaine. Elle est morte en 1997, en se jetant du pont Jacques-Cartier. Et c'est au chevet de Réal, conjoint de celle-ci et cancéreux en phase terminale, que Patenaude, dans les pages les plus profondément humaines de cet ouvrage, se remémore ces tragiques événements et ne peut s'empêcher de bouillir encore une fois: «Je suis hanté par les figures de Diane et de Réal et de leurs frères et soeurs dans la détresse. Tous ces malades mentaux oubliés, craints, cachés, rejetés, chaque jour» assassinés «par leur société». À l'arrivée du «providentiel chèque de bien-être», se souvient-il, le poulet de St-Hubert BBQ, «ultime gâterie», leur était une fête.

Des propositions

C'est pour eux, et par conséquent pour tous les autres, tous nous autres, que Patenaude a choisi la bataille plutôt que le repos du guerrier. Les douze propositions consignées dans son «rapport Patenaude», écrit-il, n'ont pas d'autre objectif: «Le meilleur baromètre pour évaluer cette volonté réelle d'intervention et de changement se situe au niveau de l'amélioration de la qualité de vie des plus démunis. Si nous ne pouvons pas assurer à cette classe de la population des soins adéquats, alors que nous demeurons l'un des peuples choyés de la planète, c'est que nous ne sommes pas vraiment capables d'autocritique et de véritable effort de partage social et humanitaire.»

On veut bien et le projet nous semble l'un des plus dignes et des plus urgents qui soient, mais la présence du docteur Yves Lamontagne à titre de préfacier de cet ouvrage ne laisse pas de semer le doute dans notre esprit quand on connaît les positions idéologiques plutôt néolibérales de ce dernier. Lamontagne saisit-il mal les intentions de Patenaude pour ainsi l'appuyer? Ce dernier dit-il une chose et son contraire? Est-ce nous qui saisissons mal l'esprit de ce projet?

Multiples, les propositions Patenaude, qui souhaitent améliorer la qualité des soins sans augmenter substantiellement les coûts, ne sont pas toutes faciles à évaluer pour un profane. Abolir, par exemple, le ministère de la Santé pour le remplacer par une Régie québécoise de la santé sans lien partisan avec le gouvernement en place peut paraître une solution intéressante en ce qu'elle nous libérerait des ministres «parachutés» et de cette «politique de la chaise musicale [qui] occasionne d'irrécupérables retards et rend notre système de moins en moins compétitif». Mais qui décrétera les principes fondamentaux qui guideront les décisions de cette Régie? Des sociaux-démocrates ou des néolibéraux? Patenaude peut bien souhaiter que la santé ne constitue plus un enjeu politique, mais on voit mal comment cela pourrait être le cas.

D'ailleurs, si certaines des propositions de ce «rapport» s'inscrivent parfaitement dans le généreux projet affiché par le docteur (lutte au coût croissant des médicaments et réforme radicale dans la prescription de ceux-ci, amélioration des soins à domicile et en centre d'accueil, formation de groupes de médecine familiale, participation de la population dans une entreprise collective de conscientisation, entre autres en milieu scolaire, mise sur pied d'un seul centre hospitalier universitaire à Montréal), d'autres, en revanche, y détonnent (par exemple, l'instauration de frais d'utilisateur dont l'efficacité reste à être prouvée).

Une chose, somme toute et pour l'heure, est sûre: cet ouvrage, à la fois instructif, vif et humaniste, dans le vrai sens de ce terme galvaudé, est une contribution importante à un débat vital.

louiscornellier@parroinfo.net