Bédé - Le présent n'est plus ce qu'il était

Inventaire avant travaux, le cinquième et plus récent album de la série Monsieur Jean, signée Dupuy et Berberian, est pétri de représentations de la mort. C'est d'abord ce poème, que le petit Eugène écrit pour un travail scolaire et qui se résume en une phrase: «On va tous mourir.» C'est encore cette théorie élaborée par Félix, son père adoptif, loufoque a priori, voulant que la prolifération des crottes de chien sur les trottoirs en France soit symptomatique de la peur de mourir. Et il y a encore ces fantômes, cette caisse de babioles trouvée par Monsieur Jean dans son nouvel appartement, laissée là par un précédent locataire, décédé. Jean est obsédé par cette caisse.

Dans une fort belle séquence onirique, Monsieur Jean se voit cerné par des murs de caisses semblables, qui se métamorphosent ensuite en buildings. On va tous mourir?

Malgré le caractère tragique du sujet, Inventaire avant travaux fait la part belle à l'humour et à la tendresse. «Nous cherchons un ton entre légèreté et gravité, dit Berberian. Comme dans ces films italiens, ceux d'Ettore Scola ou de Dino Risi par exemple, où il y a des choses drôles mais difficiles aussi, où on se sent coupable de rire. Nous aimons provoquer des déclics chez nos lecteurs sans pour autant imposer un discours. Ça nous paraît important de poser des questions plutôt que d'asséner des réponses. Déjà que nous sommes deux et que nous n'avons pas les mêmes.» Ce à quoi Dupuy ajoute: «Le récit fonctionne par ce qui est dit mais aussi par ce qui ne l'est pas. Nous sommes tous confrontés à la mort, alors le lecteur peut apporter ses propres choses à la lecture.»

Pour le tandem, le thème de la mort est également lié à l'idée de la transmission. Comme cette vieille voisine de Jean qui ne peut léguer ses souvenirs parce qu'elle a perdu la mémoire et qui colle partout des post-it. Comme Jean, ce romancier, cet adolescent attardé, qui commence à vieillir, fonde une famille et veut laisser quelque chose.

Une communauté esthétique

Depuis le début de leur travail en équipe, en 1982, Dupuy et Berberian ont produit une trentaine d'albums de bande dessinée, sans compter les carnets de dessin. Comment font-ils pour se partager et le scénario et le dessin sans qu'il y ait apparence de rupture dans le style? Les deux artistes demeurent résolument muets sur ce sujet, avouant tout au plus qu'il leur a fallu une période d'adaptation.

Sur le plan graphique, leur travail se rattache à une esthétique en vogue chez les illustrateurs et affichistes des années 20 et 30. Cette filiation se perçoit entre autres dans la manière de schématiser personnages et édifices, dans ces petites boucles qu'on retrouve dans les lignes de contour du feuillage des arbres. On ne saurait affirmer que ces références graphiques ancrent la série Monsieur Jean dans quelque passéisme que ce soit, mais elles soulignent l'élément nostalgique de l'oeuvre, une nostalgie proche de celle des Portugais, affirme Berberian, qui est le regret du temps présent. Sans qu'il y ait de concertation entre eux, quelques auteurs actuels empruntent à cette esthétique en Amérique du Nord et en Europe.

«Notre intérêt pour l'illustration, qui représente 50 % de notre travail, nous a ouverts à l'influence des affichistes des années 20 et 30, explique Berberian. Cela nous semble une approche également valable en bande dessinée. Dans cette même famille, on retrouve également François Avril et Philippe Petit-Roulet, Michel Rabagliatti et Seth. Il y a aussi des liens chez ces auteurs dans la manière de raconter. Dans les années 20, il y avait une tendance à synthétiser les choses, à montrer les lignes fortes, dans la presse mais aussi dans le dessin de mode. Des gens comme Savignac et Paul Collin font partie de nos sources, tout comme Matisse.» Dupuy précise: «Ce qu'on recherche, c'est une patine, comme les guitares dont le son s'améliore en vieillissant. Dans les premiers albums, le trait était hésitant et en même temps esthétisant, sympathique. Au fur et à mesure des albums, il s'épaissit et devient plus rugueux. Le trait, c'est comme le timbre de la voix. On le module selon ce qu'on chante. On ne peut pas avoir un trait qui ne nous ressemble pas mais on peut le modifier selon ce qu'on ressent. Le nôtre est devenu plus riche et plus dur; c'est une évolution à la fois intuitive et logique.»

Tout comme la série Henriette, Monsieur Jean vient de passer des Humanoïdes Associés à Dupuis. Les auteurs ont-ils une idée de l'endroit où cette série se dirige? Berberian demeure évasif: «Nous nous laissons porter par l'histoire. Il y a des similitudes entre Monsieur Jean et nous, enfants des années 70. Le but et l'intérêt, c'est de voir Monsieur Jean vieillir, Félix évoluer, Kathy s'affirmer. Nous avons un intérêt à voir nos personnages se transformer. Nous sommes dans cette optique, cette envie. Mais soyons honnêtes, il y a aussi l'importance de l'inspiration et du plaisir de notre collaboration.»

denislord@endirect.qc.ca