Un géant nommé Renaud–Bray

Renaud-Bray rachète les 14 magasins Archambault, mais la transaction est assujettie à l’approbation du Bureau de la concurrence.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Renaud-Bray rachète les 14 magasins Archambault, mais la transaction est assujettie à l’approbation du Bureau de la concurrence.

Québecor a annoncé mardi qu’elle cédait ses magasins Archambault à la chaîne de librairie Renaud-Bray. « Dé-concentration » de Québecor ou concentration aux mains de Renaud-Bray, qui se retrouve ainsi à la tête d’une chaîne de 44 magasins ? La question divisait mardi le milieu politique, qui voyait là une bonne nouvelle économique, et celui du livre, fort inquiété par l’annonce.

L’acquisition, qui insuffle une forte poussée de croissance à Renaud-Bray, est assujettie à l’approbation du Bureau de la concurrence. Québecor continue d’ici là de gérer les opérations des Archambault. Les deux chaînes garderont leur identité et leurs noms. « Parce que ce sont deux métiers, a précisé en entrevue au Devoir Blaise Renaud, président de Renaud-Bray. Archambault a sa propre stratégie, sa propre clientèle, ses propres spécialités. » Chaque entreprise a aussi ses outils pour promouvoir sa marque, qu’on pense aux Coups de coeur Renaud-Bray ou aux Prix littéraires Archambault. « S’il y a une mise à contribution de chacune au service de l’autre, l’idée est de mettre en valeur la force de chacune », a poursuivi monsieur Renaud, fortconscient du passé de disquaire d’Archambault — qui a longtemps aussi vendu partitions de musique et instruments.

Une manière de revenir au commerce de détail de la musique, un peu plus d’un an après avoir aboli les postes de disquaires chez Renaud-Bray ? L’avenir le dira.

La priorité ? « Faire en sorte que ces deux fleurons du domaine culturel québécois demeurent dans le giron québécois, et restent une exception dans le paysage canadien. On a qu’à regarder en comparaison la situation des Chapters et des Indigo. Commençons par là. »

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Dion, mentionnait mardi par communiqué être heureux que « cette transaction permette de conserver les activités de vente au détail d’Archambault aux mains d’une entreprise québécoise. »

Réactions politiques

En point de presse, le nouveau chef du Parti québécois Pierre Karl Péladeau, figure de proue de Québecor, n’a pas voulu répondre directement aux questions qui lui étaient adressées à ce sujet. Était-il au fait de cette transaction majeure ? « Certainement qu’il y avait des dossiers en suspens au moment de mon départ, mais d’aucune façon je n’ai eu à négocier quoi que ce soit. »

Que pense-t-il de la transaction à titre de chef de l’opposition ? « Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’en prendre connaissance. Ce serait très prématuré pour moi de vous donner quelque commentaire que ce soit. »

La ministre de la Culture et des Communications, Hélène David, a indiqué, en entrevue téléphonique au Devoir, qu’on « peut se réjouir du fait qu’un fleuron québécois passe entre les mains d’un autre fleuron québécois ». Rappelons que la ministre a dévoilé il y a quelques semaines un plan d’action en 12 points, de 12,7 millions, pour aider les librairies québécoises, « qui permettra de faire face à une concurrence mondiale ». Quant à savoir si un joueur ayant de grandes parts du marché doit avoir des responsabilités face au milieu, madame David estime qu’il restera toujours des parts importantes « du marché pour les autres librairies, qui sont performantes. On les soutient et on les aide pour qu’elles puissent se faire une place au soleil et développer leur créneau ».

François Legault, de son côté, a salué la transaction en point de presse. « Actuellement, les librairies sont très menacées par l’apparition des achats en ligne, a indiqué le chef de la Coalition avenir Québec. Je pense que c’est une bonne chose qu’on mette nos efforts en commun pour être capables de compétitionner les Amazon de ce monde. »

Sur le terrain

La nouvelle a enflammé les réseaux sociaux mardi matin. Plusieurs acteurs du milieu du livre craignent une trop grande concentration des ventes de livres ; certains critiquent la « bébéllisation » — ou la diversification de l’offre hors livre — de Renaud-Bray. D’autres, victimes déjà du conflit entre le diffuseur Dimédia et Renaud-Bray, voyaient l’annonce comme un signe de catastrophe.

Pour les libraires indépendants surgit un concurrent géant. Dominique Lemieux, directeur général de la coopérative des librairies indépendantes du Québec (LIQ), en avait « froid dans le dos. Mettre plus de 40 % du marché de la vente de livres entre les mains d’un seul homme, bien connu pour ses prises de position controversées et son manque de solidarité avec les partenaires, ne peut qu’ébranler les acteurs du milieu du livre, a-t-il indiqué au Devoir. J’ai une pensée particulière pour nos collègues éditeurs et distributeurs — notamment ceux liés à l’actuel différend opposant Dimédia et Renaud-Bray — qui vivront directement les effets de cette concentration. Et j’ose espérer que les consommateurs reconnaîtront l’importance des librairies indépendantes comme essentiel contrepoids à ce géant. »

Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), se disait inquiète de l’écosystème du livre puisque, depuis près d’un an, la loi 51 qui assure la bibliodiversité est selon elle remise en question par Renaud-Bray. « La loi 51 a permis de mettre les distributeurs à l’abri d’une excessive course aux surremises que pouvaient exiger certains géants. Il ne faudrait pas que la chaîne abuse de sa position. Il sera d’autant plus important que les lecteurs fréquentent leurs librairies indépendantes pour maintenir, voire augmenter leurs parts de marché qui est actuellement de 33 %, et ainsi faire contrepoids à la chaîne. Il en va du maintien de la bibliodiversité et de l’accessibilité aux livres dans toutes les régions, dont les librairies indépendantes sont garantes. »

À l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), c’est la question de la concentration qui est la préoccupation principale. « La concentration est rarement une bonne nouvelle en culture, a précisé le directeur général Richard Prieur. Elle se traduit très rarement par un enrichissement de l’offre. Ensuite, l’acquéreur dans ce cas précis est encore au coeur d’un litige commercial qui dure depuis plus d’un an et qui prive près d’une trentaine de nos membres de la possibilité de vendre leurs ouvrages, particulièrement les nouveautés, à la clientèle des magasins Renaud-Bray. Troisièmement, il revient à l’acquéreur de faire la démonstration que cette acquisition va servir, comme il est mentionné dans ses déclarations, la chaîne du livre d’ici et tous ses acteurs : éditeurs et auteurs, oui, mais aussi distributeurs, libraires, bibliothécaires. »

Certains éditeurs ont refusé de commenter la transaction ; d’autres ont réagi de virulente façon, ou de manière modérée, préférant voir la création d’un géant québécois plutôt que l’arrivée possible d’un géant, tel Amazon.

Ni Dimédia ni Renaud-Bray n’ont voulu commenter leur litige en cours et les conséquences qui pourraient découler de l’achat d’Archambault.

Domination accrue

Il est impossible de connaître précisément l’envergure du géant qui verra le jour si Renaud-Bray obtient l’autorisation de mettre la main sur la chaîne de magasins Archambault. Mais il pèsera assurément très lourd dans le marché québécois du livre et du disque.

Renaud-Bray a annoncé mardi la conclusion d’une entente avec Québecor pour acquérir les 14 magasins Archambault, le site Web de la chaîne et la librairie anglophone Paragraphe. L’entreprise fondée en 1965 passerait donc de 30 à 44 succursales, devançant largement ses plus proches poursuivants Indigo (sept librairies) et Citation (quatre). Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé.

Québecor entend toutefois demeurer active dans le monde du livre. L’entreprise conserve ses 18 maisons d’édition générale (Les éditions de l’Homme, Libre Expression, L’Hexagone, VLB éditeur, Les éditions du Trécarré, Les éditions de la Bagnole, etc.).

Elle garde aussi sa filiale de diffusion et de distribution, Messageries A.D.P., et sa maison d’édition scolaire, Les éditions CEC.

Dans l’attente de la décision du Bureau de la concurrence, le poids additionné de Renaud-Bray et d’Archambault demeure inconnu. Les représentants de l’industrie du livre et du disque ne connaissent pas les chiffres des vente des deux entreprises, qui sont gardés secrets, et refusent d’y aller d’estimations.

Les seules données permettant d’évaluer les forces en présence sont celles de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec. Entre 2009 et 2013, les ventes de livres neufs par les librairies à succursales (faisant partie d’une chaîne d’au moins quatre librairies) sont passées de 218 à 232 millions de dollars. Elles représentent aujourd’hui plus de 50 % des ventes totales. En comparaison, celles des librairies indépendantes ont chuté, de 143 millions en 2009 à 113 millions en 2013, soit environ le quart du marché.

Pour ce qui est de la musique sur support physique ou numérique, les seules données disponibles sont celles des ventes totales.
Karl Rettino-Parazelli
11 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 mai 2015 11 h 25

    Devenir «plus gros» tout en privilégiant un respect...

    ...de la dignité humaine, tous secteurs de celle-ci confondus, mission possible ou impossible ?
    Un avenir nous le dira
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

    • Alain Saulnier - Abonné 20 mai 2015 09 h 12

      Combien de livres québécois seront écartés en raison de l'attitude belliqueuse contre plusieurs éditeurs de Blaise Renaud, le nouveau maître du livre et de la culture?
      Alain Saulnier, auteur de Ici était Radio-Canada, un des titres qu'on ne retouve pas chez Renaud-Bray

  • Pierre - Inscrit 19 mai 2015 11 h 46

    PKP a t'il été consulté?

    Fiducie avec ou sans droit de regard, cette question va encore faire la manchette pendant un certain temps. PKP a mentionné que ses biens seraient mis dans une fiducie sans droit de regard mais que cette fiducie n'aurait pas le droit de liquider ou de vendre des actifs, de là le conflit de compréhension avec le jurisconsul Me Claude Bisson.
    Puisque Québécor vend un actif, la chaine Archambault, à Renaud-Bray, nous devons donc comprendre que PKP a dit oui, il intervient donc encore dans les opérations de Québécor. Comment pourrait-il en faire autrement, c'est son héritage de Papa. Alors svp ne me parlez plus de fiducie sans droit de regard.

    Cordialement.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 mai 2015 15 h 48

      «PKP a dit oui, il intervient donc encore dans les opérations de Québécor.»

      Quand est-ce que M. Péladeau sera obligé de suivre les directives parlementaires ? Réponse : Quand elles s'apliqueront. Avaient-elles force de loi quand l'entente pour la vente s'est établie ? Non. Il n'y a donc pas conflit d'intérêt. CQFD

      PL

    • Hélène Paulette - Abonnée 19 mai 2015 18 h 14

      '' PKP a mentionné que ses biens seraient mis dans une fiducie sans droit de regard '' c'est que ce n'est pas encore fait. En tant que simple député, il n'avait pas à le faire... Pour le reste il faudra attendre les conclusion de la Commission Parlementaire!

    • Chantale Desjardins - Abonnée 21 mai 2015 07 h 40

      Sur quoi vous basez-vous pour dire que Péladeau a dit oui. C'est de la pure invention. Quand on n'aime pas quelqu'un, on dit qu'il a la gale.
      J'ajoute que son nom est PIERRE-KARL PÉLADEAU et non PKP. Quand va-t-on cesser de l'appeler par son diminutif?

  • Andrée Phoénix-Baril - Abonnée 20 mai 2015 09 h 14

    Sans droit de regard!

    Les journalistes le disaient hier les réponses de PKP sur les questions de la vente des magasins Archambault n'était pas claire, 1er journée comme chef et ça commence déjà. Combien de fois allons nous assister à ce genre de réponse?

    • Robert Beauchamp - Abonné 20 mai 2015 11 h 27

      Combien de fois allons-nous entendre ce genre de question?

  • Andrée Le Blanc - Abonnée 20 mai 2015 18 h 56

    Désolant et prévisible

    Cette transaction passera comme du beurre dans la poêle parmi la classe politique, car tous défendront leurs intérêts. Qui plus est, le style de M. Renaud fils est tout-à-fait dans l'air du temps: la méthode bulldozer, intimidation à l'appui, du genre "J'ai raison, le reste du monde a tort", n'est pas sans rappeler l'attitude de nos gouvernants actuels. M. Harper a ouvert la marche, nous voici avec le même genre de gouvernance à Québec. Et nous tous continuerons d'acheter des livres à rabais, dans de grandes surfaces, sans se soucier des auteurs, éditeurs, imprimeurs. bref, de la classe des artisans. Après mon intérêt immédiat, le déluge !

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 21 mai 2015 09 h 10

    Renaud Bray?

    Un liliputien dans le domaine du livre et autres... que représente cette sociétée par rapport a Amazon et autres dans ce monde concentré de segments de distributions ( mondialisation oblige) ... C'est une question de survie pour cette société afin de faire face à de tels concurrents, aux poches bien plus profondes que les siennes...C'est aux petits joueurs de se positionner par une approche et une mise en marché différente, sinon ils vont disparaitre... comme les maréchal ferrant ou ( maréchaux ferrants) de l' ère industrielle début 20 ième siècle...