Beate et Serge Klarsfeld, chevaliers de la bonne mémoire

On aurait pu ne jamais lire leurs Mémoires et c’eût été dommage. Au fond, ni l’un ni l’autre ne trouvaient vraiment nécessaire ce travail d’inventaire et d’introspection au couchant d’une vie. Beate et Serge Klarsfeld s’en expliquent à la fin du livre : ce qui compte, à leurs yeux, ce n’est — et cela n’a jamais été — que leur action. Or leur long combat en faveur de la justice et de la mémoire, leur obstination à dénoncer l’impunité des criminels nazis, fut public, médiatique même. Quel besoin d’en rajouter ? « Le personnage que j’incarne est bien plus grand que moi, je le sais », écrit simplement Beate, faisant montre d’une retenue qui caractérise ses textes comme ceux de Serge, avec lesquels ils alternent.

C’eût été dommage parce que, dans la confrontation avec l’Histoire, certains se révèlent sans que soit jamais résolu le mystère de leur engagement. Et que ces Mémoires nous le rappellent aussi bien qu’une pièce de Sartre. Les Klarsfeld ne trouvent guère les mots pour décrire ce moment de 1967 qui décide de leur vie. En ce dernier mois d’été, Beate vient d’apprendre qu’elle est révoquée de l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) pour avoir dénoncé dans la revue Combat le scandale que constituait l’élection de Kiesinger, ancien nazi, au poste de chancelier en Allemagne fédérale. Révolté, le couple choisit de mener l’offensive. La première. « Une fois engagé, le destin de chaque homme est figé par ses actes », avance Beate.

Action et indignation

Leur destin, justement. Tout commence en 1960. Serge, étudiant à Sciences Po, rencontre Beate, jeune fille au pair, sur le quai du métro. Serge, né en 1935, est un survivant de la Shoah, orphelin d’un père raflé sous ses yeux à Nice et mort à Auschwitz ; installé avec sa mère et sa soeur dans la capitale, il a eu comme professeur Julien Gracq et comme copain Georges Perec. Beate, née en 1939 dans un foyer modeste, est berlinoise, fille d’un ancien soldat de la Wehrmacht. Propulsés militants par une capacité commune à mêler l’action à l’indignation, ces « chevaliers de la bonne mémoire », comme les nomme le philosophe Vladimir Jankélévitch, ont pour fait d’armes inaugural la gifle que Beate donne à ce même Kiesinger au beau milieu d’un congrès de la CDU à Berlin. Leur prochain coup d’éclat sera l’enlèvement manqué, en 1971, de l’ancien chef de la Gestapo à Paris, Kurt Lischka, qui coule des jours tranquilles à Cologne…

Mais Beate — car, à cette époque, c’est elle l’héroïne — dénonce aussi l’antisémitisme qui sévit à l’Est, s’enchaînant en 1970 à un arbre à Varsovie pour distribuer des tracts, réitérant l’opération un an plus tard à Prague, aveugle aux dangers. Durant toutes ces années, à l’Ouest comme à l’Est, les Klarsfeld collectionneront les mandats d’arrêt, les expulsions, les nuits au commissariat ou en prison, « sinistre et monotone rituel ». Braver les lois, c’est à ce prix qu’est la justice, tandis qu’une audace acharnée est le secret de la victoire.

Au fil de leur récit croisé, il apparaît que Beate agit « au nom des Allemands » pour prouver au monde la conscience et la volonté démocratique de ses concitoyens, Serge, « au nom des juifs ». Il se nomme lui-même « chasseur d’âmes juives disparues » plutôt que « chasseur de nazis », titre dont on l’affuble. L’obsession de la mémoire le pousse à passer le barreau pour préparer les procès, à rassembler des documents sur les déportations — il signera le monumental Vichy-Auschwitz (Fayard, 1983-1985) —, à fonder, en 1979, l’association des Fils et filles des déportés juifs de France. Dans les années 1980, l’obstination du couple se voit récompensée par l’arrestation de Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo à Lyon, enfin expulsé de la Bolivie, puis par son procès. S’enclenche, en parallèle aux traques des nazis allemands, un nouveau tournant, celui des offensives contre des personnalités de Vichy (Bousquet, Leguay, Touvier et Papon) — une partie de leur histoire mieux connue. Mais rien ne s’arrête jamais : « militer encore et jusqu’à la fin », notamment aujourd’hui contre Dieudonné.

On leur a reproché leur goût de la gloire et du scandale. Le livre regorge de scènes spectaculaires — une fabuleuse intuition de Beate qui retient cela de la fréquentation des cercles militants allemands : pour faire exister une cause, la force morale doit rencontrer une dimension sensationnelle. Du grand art de militant. Néanmoins, sous leur plume, se déroule une vie de dossiers et d’archives autant que d’exploits, aussi excitante qu’elle est parfois austère et répétitive.

L’engagement « laisse toujours une brèche par où l’on contemple, légèrement fasciné, sa propre aventure », avoue Beate. C’est bien l’impression qui émane des Mémoires : leur vie est une aventure tendue entre le passé et l’avenir. Qu’on est heureux de partager.

Mémoires

Beate et Serge Klarsfeld, Fayard, Flammarion, Paris, 2015, 686 pages


 
1 commentaire
  • Michel Lebel - Abonné 16 mai 2015 05 h 40

    Merci

    Que dire, sinon merci aux Klarsfeld. Pour ne pas oublier, pour dénoncer toute barbarie, passée et actuelle. Pour la grandeur et la dignité de l'Homme.

    Michel Lebel