L’heure au «patriarcat moderne»

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Je le reconnais. Ma première réaction, en abordant ce livre d’Éric Macé sur l’état de nos sociétés après un demi-siècle de luttes féministes, fut de me rappeler les reproches adressés par de nombreuses chercheuses féministes à Pierre Bourdieu à la suite de la parution de La domination masculine (Seuil) en 1998. Celles-ci l’accusaient d’ignorer leurs travaux, l’ouvrage ne citant aucune théoricienne… Autre cas de mansplaining ?

Si Macé cite bel et bien (certaines) féministes (c’est moi ou il a parfois tendance à laisser entendre qu’elles ne sont pas allées assez loin ?), la question de la place des hommes dans le féminisme n’est pas pour autant évacuée. J’y suis plutôt favorable : pour réaliser ce projet d’égalité, toutes les ressources sont bienvenues. Cela dit, il faut reconnaître que certains sont plus égaux que d’autres, et que la voix de certains a le fâcheux effet d’enterrer celle des autres… Mais laissons là…

Héritage

 

Abordant aussi bien les questions des droits civiques et civils que celles liées aux identités sexuelles/de genre, l’essai de Macé reste utile pour au moins deux raisons. La première est certes contestable, mais une idée à contester, c’est déjà une idée qui fait avancer, non ? L’auteur soutient que la situation actuelle ne peut être qualifiée de patriarcale ; ainsi formule-t-il la notion de l’après-patriarcat.

Ce post-patriarcat, inspiré du postcolonialisme à la Stuart Hall, ne signifie pas que nous serions dans un moment historique où le patriarcat serait totalement liquidé, plutôt qu’il a perdu de son hégémonie, laquelle déterminait ce qu’il appelle le patriarcat traditionnel (oh ! le beau pléonasme). Il lui oppose un patriarcat moderne (oh ! le bel oxymore), qui serait irrémédiablement déterminé par le premier, dont il serait la conséquence, et qui garde donc les traces de son héritage.

Car subsistent certaines reliques, en tensions conflictuelles avec les forces progressistes. Selon Macé, nos sociétés (il ancre son discours dans l’Union européenne mais l’étend aisément aux sociétés occidentales) auraient tout de même atteint un point où les « arrangements de genre » propres au patriarcat n’ont plus force de loi. Si les exemples cités à l’appui de sa thèse sont recevables, Macé fait tout de même l’impasse sur certains aspects les plus lourds de cet héritage, notamment la persistance de la violence envers les femmes. On reste ébaubie que cette réalité puisse être oubliée… Peut-être est-elle incluse dans l’héritage ? Il passe également rapidement sur l’intersectionnalité — la prise en compte du croisement du sexe avec d’autres traitsidentitaires, tels le genre, l’orientation sexuelle, la classe, la « race », etc. —, pourtant essentielle pour comprendre nos sociétés.

Conditions pratiques

 

Au-delà, on ne lèvera pas le nez sur les très intéressantes propositions que l’auteur avance pour larguer les quelques liens qui nous amarrent toujours au patriarcat traditionnel et qui constituent, pour lui, les conditions nécessaires à son dépassement. Il milite pour une « dégenration de l’organisation sociale tout entière », qui passe par « le démantèlement à la fois de l’androcentrisme de l’organisation du travail et du gynocentrisme des politiques familiales ».

Concrètement, il défend un système de garderie universel, c’est-à-dire accessible pour toutes, notamment les femmes à bas salaire, et suggère d’intégrer au programme scolaire, dès le primaire, une éducation au genre. Cette dernière proposition semble doctrinaire ? Je me souviens qu’une amie, à qui je confiais que je ne me gênais pas pour exprimer des critiques féministes devant ma fille à l’endroit des émissions de télé qu’elle écoutait, soutenait que je l’endoctrinais. À cela, j’avais répondu : « C’estmoi ou Disney. »

Ce sexisme disneyen de la culture ambiante, Macé l’assimile à une « tyrannie de la majorité masculiniste au sein de la culture juvénile », laquelle, si on ne l’entrave pas, fait de nos enfants ses agents reproducteurs. Enfin, autre condition pour advenir à un après-patriarcat : offrir des congés parentaux longs et rémunérés pour les deux parents (quels que soient leur sexe et leur genre), afin de briser l’asymétrie qui règne tant dans la sphère familiale que dans la sphère du travail.

Ces conditions se résument donc ainsi : « égalité en droit et par le droit, égalisation des conditions », mais également « individualisme autonome et singulariste » ; car Macé prône aussi un désenchantement des identités de genre traditionnelles dictées par le patriarcat. Au final, on se réjouit.

L’après-patriarcat

Éric Macé, Seuil, Paris, 2015, 180 pages

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